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Florence Foster Jenkins, la casserole qui se croyait rossignol
Qui était Florence Foster Jenkins ? Une diva de pacotille, une chanteuse à la voix si fausse et désagréable qu’elle pouvait réveiller les morts ou plutôt les inciter à rester bien tranquillement dans leur tombe. Des décennies durant, elle sévit sur les planches, brisant sans doute les tympans de tous les mélomanes éclairés, et faisant surtout beaucoup rire à ses dépens… Cette Américaine faillit même mourir sur scène. Une fin que ce personnage fantasque aurait sans doute adorée.
Un don pour le piano
Narcissa Florence Foster naquit le 19 juillet 1868 à Wilkes-Barre, en Pennsylvanie, dans une famille très aisée : son père, Charles Dorrance Foster, était avocat et propriétaire terrien. Sept ans plus tard, la famille s’agrandit avec l’arrivée d’une petite sœur, Lilian. Mais celle-ci mourut en 1883
L’aînée, redevenue enfant unique, rêvait depuis qu’elle avait atteint l’âge de raison de se produire sur scène. Florence — elle se débarrassa de Narcissa très vite pendant l’enfance — prit des cours de piano très jeune. Visiblement douée, elle put jouer dans toute la Pennsylvanie à partir de l’âge de huit ans, et fut même admise à démontrer ses talents à la Maison-Blanche, occupée alors par Rutherford B. Hayes !
La syphilis en guise de dot
Après avoir terminé le lycée, Florence n’avait qu’une idée en tête : partir étudier la musique en Europe pour devenir concertiste. Le veto de son père enragea la jeune fille, qui, en guise de représailles, fugua pour épouser un médecin bien plus âgé qu’elle, Frank Thorton Jenkins. Le couple emménagea à Philadelphie.
La vie maritale n’apporta pas vraiment l’émancipation à Florence, car Frank, à l’instar de son beau-père Charles, n’encourageait apparemment pas les velléités musicales de Florence. Ce qui est sûr, c’est qu’il lui fit un cadeau empoisonné : la syphilis.
Florence Foster Jenkins enfin libre !
Incapable de vivre sans musique, Florence Foster Jenkins s’improvisa professeur de piano, rêvant toujours de devenir concertiste. Mais elle se blessa un jour au bras et son souhait, si cher à ses yeux, ne put jamais se concrétiser. Au sein du foyer Jenkins, l’ambiance était devenue très morose. On ne sait si Florence divorça ou pas, mais elle décida en tout cas de quitter son mari pour s’installer à New York, au début des années 1900.
Pour vivre, la jeune femme continua à enseigner la musique et se produisit sur scène en tant que pianiste. À partir de 1909, la chance tourna enfin. Sa mère Mary Jane, dont Florence était très proche, rejoignit sa fille à New York. Charles venant de passer de vie à trépas, il avait en effet « libéré » son épouse et surtout laissé une fortune considérable à ses deux héritières.
La passion du chant
Désormais débarrassée des vulgaires contraintes matérielles, la toute jeune quadragénaire se mit en tête de devenir chanteuse lyrique. La même année, Florence Foster Jenkins fit la rencontre d’un sujet de sa Majesté de huit ans son cadet, un acteur nommé St. Clair Bayfield. Celui-ci devint son manager et le couple légalisa plus tard son union en « common-law marriage », ou « mariage de droit commun », une pratique courante dans certains pays anglo-saxons, l’équivalent de notre concubinage notoire.
Déterminée à vivre sa passion jusqu’au bout, Florence commença à multiplier les cours de chant. Et pour se faire connaître, elle intégra différents clubs et cercles mondains — dont certains exclusivement féminins — de New York, allant même jusqu’à créer le sien, le Verdi Club.
Une Walkyrie en devenir
Florence avait le goût du théâtre et surtout cultivait l’art de sa propre mise en scène : au sein de ses différents clubs ou chez elle, elle s’amusait à composer des « tableaux vivants », sortes de reconstitutions de moments historiques, d’extraits d’opéra ou encore de célèbres tableaux de maîtres. Le but ? Être photographiée, par exemple en Brunehilde, revêtue d’une armure et d’un casque, digne héritière des vierges héroïnes wagnériennes. Peu importait le ridicule, car il ne tue pas, n’est-ce pas ? Cette Walkyrie en devenie ne se souciait nullement du qu’en-dira-t-on. Même quand elle décida de faire enfin profiter ses nombreux amis de ses prétendus talents de chanteuse.
Des capacités peu communes…
Florence Foster Jenkins commença à donner ses premiers concerts vers 1912. Et c’est là que naquit sa légende, car cette chanteuse-là était ni plus ni moins un phénomène. Non seulement elle n’avait aucune oreille et donc chantait totalement faux, mais en plus son sens du rythme était inexistant et sa prononciation, surtout des textes étrangers, complètement ridicule.
Mais persuadée d’être un véritable rossignol, une diva aux vertus musicales exceptionnelles, Florence se produisit devant le public de ses différents clubs pendant plus de trente ans ! Laissant libre cours à son extravagance, elle montait sur scène dans des costumes extraordinaires qu’elle créait elle-même. La mort de Mary Jane en 1930 lui permit d’hériter de nouveau de fonds, bienvenus pour continuer à vivre sa passion du lyrique.
Massacre à la Florence Foster Jenkins
Comment expliquer son aveuglement ou plutôt sa surdité ? Simplement : la syphilis avait ravagé les systèmes auditif et nerveux de la chanteuse, qui ne s’entendait tout simplement pas… Très sûre d’elle, Florence Foster Jenkins était persuadée d’avoir un grand talent et d’être une soprano colorature — c’est-à-dire capable d’une très grande virtuosité et de vocalises aisées dans les aigus et les suraigus. Elle se comparait volontiers aux grandes sopranos de son époque, comme Luisa Tetrazzini.
Cependant, l’auditoire, lui, ne pouvait pas, même pour les moins mélomanes de ses membres, ignorer cette catastrophe ambulante ! Effectivement, le public n’échappa pas aux innombrables couacs de Florence, mais adorait apparemment l’entendre massacrer les plus grands airs de Mozart (ici le fameux « Air de la reine de la nuit », extrait de La flûte enchantée), Verdi, Brahms ou encore Johann Strauss. Cela les divertissait au plus haut point. Et si certains, à l’oreille sans doute plus sensible, ricanaient dans leur coin, voire s’esclaffaient sans vergogne, Florence interprétait ces rires comme étant l’œuvre de ses rivales, mues par une vile jalousie.
Un secret bien gardé
Une dernière raison explique pourquoi Florence ne sut jamais à quel point elle n’était pas douée pour le chant : la soprano ne se produisait que devant ses fameux cercles new-yorkais et une fois par an dans la salle de bal de l’hôtel Ritz-Carlton, toujours sur invitation.
Les seuls critiques musicaux qui écrivirent sur ses exploits scéniques dans des publications liées à la musique faisaient eux aussi partie de ces clubs. Ils jouèrent toujours le jeu, rédigeant des chroniques très ambiguës, histoire de ne pas vendre la mèche. Jusqu’en 1944, jamais la presse ne publia un seul article sur Florence, et son secret fut ainsi bien gardé.
Carnage à Carnegie Hall
Cependant, les rumeurs allaient bon train concernant cette mystérieuse soprano et le grand public voulut en savoir plus, voire la découvrir sur une vraie scène. À soixante-seize ans, Florence Foster Jenkins céda à la pression, en dépit des efforts de son « mari » pour l’en dissuader, et donc lui éviter sarcasmes et autres quolibets. Une unique représentation fut organisée le 25 octobre 1944 au Carnegie Hall.
Accompagnée par son pianiste attitré, un musicien de grand talent — il en fallait pour accompagner quelqu’un qui chantait aussi mal ! —, Cosmé McMoon, Florence interpréta airs d’opéra, lieder et airs populaires devant une salle comble. Parmi les spectateurs, le grand Cole Porter et la soprano Lily Pons, accompagnée de son mari le chef d’orchestre André Kostelanetz, qui avait composé un air spécialement pour cette occasion unique.
Un cœur brisé
Dès les premières notes, les rires fusèrent dans la salle. Ses gloussements stridents couvrant la musique, l’actrice Tallulah Bankhead fut dirigée vers la sortie, tandis que d’autres personnes applaudissaient furieusement pour couvrir les huées. En dépit de ce vacarme, Florence, niant toujours la réalité, resta stoïque, changeant de costume plusieurs fois pendant la représentation et allant jusqu’au bout de son programme.
Mais notre rossignol de pacotille ne put cette fois éviter la présence des journalistes. Leurs critiques acerbes et sans concession publiées dans les éditions du lendemain firent l’effet d’un coup de poignard dans le cœur de la chanteuse. Deux jours après le concert, la soprano succomba à une crise cardiaque alors qu’elle faisait des courses dans un magasin de musique. Elle mourut un mois plus tard chez elle, le 26 novembre.
Florence Foster Jenkins, muse de la Castafiore ?
Que retenir de Florence Foster Jenkins ? D’abord, une insolente assurance : « On peut dire que je ne sais pas chanter, mais personne ne pourra dire que je n’ai jamais chanté », une détermination exemplaire, et un féminisme d’avant-garde. Quitter ainsi son mari n’était pas chose commune au début du siècle dernier.
Ensuite, des enregistrements professionnels de 1941, que l’on peut trouver sur trois CD. Enfin, « la reine des brailleuses », comme on la surnommait dans son dos, inspira-t-elle Hergé pour créer la Castafiore ? Cette récente théorie serait apparemment sans fondements.
En tout cas, pour en savoir plus sur le parcours singulier de cette artiste excentrique, vous pouvez visionner le documentaire de Donald Collup, Florence Foster Jenkins: a world of her own (2007), (re)voir le biopic signé Steven Frears (2016), où s’illustre Meryl Streep, ou encore le long-métrage de Xavier Giannoli, Marguerite, avec Catherine Frot dans le rôle-titre (2015). Oreilles sensibles, s’abstenir !