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Colonel Redl, l’archi-traître

Redl_Alfred_(1864-1913)

Alfred Redl (1864-1913)

Toute sa vie d’adulte, ce militaire à la prestigieuse carrière, qui dirigea pendant plusieurs années le contre-espionnage de l’empire austro-hongrois, s’amusa à brouiller les pistes. Jusqu’à sa chute finale en 1913, qui fit un dramatique écho à l’horreur qui allait se répandre pendant plus de quatre ans dans toute l’Europe. Acteur principal de sa propre défaite, le colonel Alfred Redl disparut juste avant l’empire qu’il avait hautement trahi. Sa responsabilité dans ce désastre n’est plus à démontrer.

D’origine allemande et de confession catholique, Alfred Redl naquit le 14 mars 1864 à Lemberg, nom allemand de la ville de Lviv, désormais en Ukraine, mais alors située en Galicie, à l’est du si vaste empire de l’empereur François Joseph. Doté de quatorze frères et sœurs, il avait de très modestes origines, son père étant employé des chemins de fer. En dépit de ce manque de relations et d’argent, il réussit, par la force de son intelligence et par ses capacités, à progresser sur l’échelle sociale. À quinze ans, il fut ainsi accepté à l’école militaire de Vienne et réussit à être sélectionné avec quarante-neuf autres élèves sur un millier d’aspirants. Il en sortit diplômé en 1882 et devint même officier en 1887.

Deux ans plus tard, ses supérieurs l’envoyèrent en Russie en tant qu’observateur militaire de l’armée russe. Très doué pour les langues, Alfred Redl se lia d’amitié avec de nombreux autochtones. Après avoir occupé divers postes où il prouva son intelligence hors du commun et confirma son ascension sociale, il fut nommé en 1900 au département russe du renseignement austro-hongrois. Puis en 1907, il prit la tête du contre-espionnage de l’empire, vivant une réelle consécration. Très curieux et en avance sur son temps, il introduisit des méthodes de travail innovantes pour l’époque, utilisant les tout premiers enregistreurs et caméras. Il eut aussi l’idée de créer une base de données d’empreintes digitales. Il s’amusait même à dérober celles de ses visiteurs en versant une poudre spéciale sur les accoudoirs de ses fauteuils… En 1912, il quitta le contre-espionnage et fut remplacé par Maximilian Ronge, un homme qu’il avait formé. Redl avait en effet été nommé chef de l’état-major du huitième corps d’armée à Prague, où il s’installa dans une superbe villa. Il ne lui restait pourtant qu’un an à vivre. Qu’est-ce qui le motiva à prendre sa vie le 25 mai 1913 ?

En réalité, Alfred Redl menait une double vie. Cet homosexuel qui ne pouvait refréner sa passion charnelle pour les hommes était en même temps terrorisé à l’idée que cette découverte ne ruine tous ses efforts pour rester le personnage important et reconnu qu’il était devenu. Lors de son séjour en Russie, ses pulsions coupables et la liaison qu’il entretenait avec un certain capitaine Metterling auraient été découvertes. Ce fut le début de la fin pour le militaire. En échange de leur silence, les autorités russes, dont les grands ennemis étaient notamment les Austro-Hongrois, demandèrent à cet homme piégé d’espionner sa patrie pour leur compte. Dès 1901, les Russes commencèrent à obtenir de Redl des informations classées secret défense, par exemple, les plans de guerre austro-hongrois. Excusez du peu ! Ironie du sort, le général von Gieslingen, chef de l’espionnage militaire, confia à Alfred Redl la tâche de découvrir le coupable… donc lui-même ! Pour contrer ce coup du sort et dissimuler ses propres méfaits, l’espion s’entretint avec ses complices russes et décida de donner les noms d’agents de bas étage qui espionnaient soi-disant pour le Tsar Nicolas II. Il sauva ainsi sa tête et fut même applaudi pour son efficacité.

Cynique et vaniteux, aimant le danger et les prises de risque, Redl commença à vivre largement au-dessus des moyens que lui permettait a priori sa modeste solde d’officier. Il prit goût à la vie de luxe, s’offrant par exemple des caisses de champagne à foison, deux voitures — chose très rare à l’époque — et plusieurs chevaux de course. Il possédait en outre plusieurs demeures à Vienne et un domaine en dehors de la capitale. Heureusement, les Russes étaient là pour l’aider à régler ses notes ! Il resta ainsi à leur service jusqu’en 1913, continuant à révéler aux agents du Tsar les plans d’attaque de l’Autriche-Hongrie, notamment contre la Serbie. Bien entendu, l’information fut rapidement transmise par le grand frère russe à ses petits frères serbes, ce qui explique pourquoi ces derniers résistèrent si efficacement aux Autrichiens à l’été 1914, après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand. Totalement gagné à la cause russe, notre espion indiqua aussi de fausses estimations des contingents de l’armée tsariste à ses compatriotes ! À la baisse bien sûr. Il donna également les noms d’agents russes infiltrés dans l’empire austro-hongrois, histoire de faire croire qu’il faisait son travail. Le colonel Redl pensait peut-être couler des jours heureux encore longtemps… Jusqu’à ce printemps 1913.

Le 2 mars, une enveloppe adressée à un certain Nikon Nizetas fut déposée dans une boîte postale de Vienne. Comme personne ne venait la chercher, elle fut renvoyée d’où elle était arrivée… avant d’être de nouveau expédiée dans la capitale austro-hongroise, mais cette fois à l’attention de Maximilian Ronge, de la part de son homologue allemand, Walther Nicholai. Ce dernier avait en effet découvert qu’elle contenait une grosse somme d’argent : 6 000 couronnes autrichiennes. L’expéditeur se situait à Genève et le renseignement allemand établit qu’il s’agissait d’un militaire français à la retraite, accessoirement espion en activité. Le lieu d’envoi, Tchernychevskoïe, dans l’est de la Prusse, était connu pour constituer un nid d’espions russes. Pensant logiquement qu’il pourrait s’agir du paiement d’un espion, le successeur d’Alfred Redl rapporta les enveloppes au bureau de poste viennois et donna ses instructions aux postiers : prévenir immédiatement la police en actionnant une sonnette dès que le fameux Nizetas viendrait récupérer l’argent.

Pendant plusieurs semaines, ce fut le calme plat, hormis l’arrivée de deux autres enveloppes, contenant 8 000 et 7 000 couronnes, toujours à l’attention du fameux Monsieur Nizetas, l’une envoyée de Berlin, l’autre de nouveau de Tchernychevskoïe. Ce n’est que le 24 mai que Nikon Nizetas fit enfin son apparition au bureau de poste pour récupérer son précieux pécule. Prévenue par la jeune employée de poste, la police prit en chasse sa mystérieuse proie et après moult péripéties, finit par la débusquer dans une chambre d’hôtel. Très surpris, l’un des policiers crut reconnaître en la personne de Nikon Nizetas… le célèbre colonel Redl en personne ! Il n’y avait pourtant pas d’erreur : c’était bien son écriture sur le reçu du bureau de poste. Le coupable, qui était, de son propre aveu, en train d’écrire des lettres d’adieu, n’opposa aucune résistance et accueillit ses « hôtes » le plus poliment possible. Le lendemain, il se suicida avec un revolver.

Une fois prévenues, les autorités militaires tombèrent complètement des nues. Personne ne pouvait croire que leur héros, si dévoué en apparence à la défense des intérêts austro-hongrois, pouvait être cet immonde traitre à la nation. Très vite, de nombreuses explications fallacieuses furent proposées pour effacer cet affront : pour l’héritier du trône François-Ferdinand, jamais Alfred Redl n’aurait dû devenir officier, seuls les aristocrates le méritant. D’autres mirent son comportement sur le compte de ses origines galiciennes. Le colonel était sans doute un défenseur caché de la cause slave… Pour d’autres encore, Redl ne pouvait être que juif, car visiblement dénué de tout patriotisme ou de sentiment d’appartenance à la patrie. Pourtant, notre homme n’était ni slave ni juif…

Ce n’est qu’après son suicide et en fouillant sa maison de Prague que les autorités se rendirent compte de l’ampleur des dégâts — et notamment de tout l’argent qu’Alfred Redl avait gagné pour espionner contre son pays — et de la longue durée de ses méfaits. Entre 1905 et 1913, il aurait ainsi touché 116 000 couronnes, l’équivalent de 850 000 euros aujourd’hui ! Une fouille à son domicile de Prague mit à jour de nombreux documents compromettants pour le colonel. Les autorités autrichiennes réalisèrent soudain avec horreur que tous leurs plans de guerre et d’offensive contre les Russes étaient aux mains de ces derniers ! Elles firent tout pour étouffer l’affaire et ne pas informer le grand public, prétendant que l’espionnite aiguë de Redl n’avait commencé qu’en 1912, qu’il était mû par des besoins de liquidités, et qu’atteint de syphilis, le militaire n’avait plus toute sa tête. Il s’agissait aussi de faire croire aux Russes que les plans donnés étaient toujours d’actualité, alors que les Austro-Hongrois faisaient tout leur possible pour les modifier.

Un an plus tard, quand la Première Guerre mondiale éclata, les pertes austro-hongroises sur les fronts russe et serbe furent abyssales. Une catastrophe sans doute à mettre sur le compte du dévouement du colonel Redl pour… lui-même. Pour en savoir plus sur cet odieux personnage, je vous recommande l’excellent film d’István Szabó, Colonel Redl (1985), avec Karl Maria Brandauer dans le rôle-titre (https://www.youtube.com/watch?v=Bf2BpUuuL6w). Dans ce long-métrage, assez loin tout de même de la réalité historique, le réalisateur hongrois laisse une grande part à l’ambiguïté de son personnage principal, qu’il rend presque sympathique. Un Redl quasi romantique !

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