Géraldine Couget "Ma plume au service de vos écrits" > Blog > Bio Flash > Agatha Christie ou l’art de la fugue

Agatha Christie ou l’art de la fugue

Agatha_Christie

Agatha Christie a emporté le secret de sa disparition mystérieuse en 1926 dans la tombe.

Non, je ne vous propose pas aujourd’hui une biographie de la « duchesse de la mort » — d’autres que moi s’y sont essayé avec talent —, mais de revenir sur l’épisode sans doute le plus mystérieux de l’existence de cet auteur de quatre-vingts romans policiers. Entre le 3 et le 14 décembre 1926, à trente-six ans, Agatha Christie disparut tout simplement des radars. Personne, pas même son entourage proche, ne savait ce qu’elle était devenue… L’Anglaise, née Miller le 15 septembre 1890 à Torquay (Devon) — d’un père américain, Frederick —, friande de crème épaisse du Devon, « serial » propriétaire — elle eut jusqu’à huit maisons ! —, fidèle amie des chiens, et grande mélomane, signa avec ce mystère personnel sa plus étonnante énigme.

Mais qui était le coupable ? Ou plutôt, que lui arriva-t-il ? Revenons un peu en arrière. En cette année 1926, Agatha Christie triomphe dans les librairies et auprès des critiques avec son sixième opus, Le Meurtre de Roger Ackroyd. Pourtant, à la maison, l’ambiance a tout d’un Christmas pudding un peu rance. Rien ne va plus avec son époux, l’ex-pilote de l’armée de l’air Archibald Christie, épousé à la veille de Noël 1914. Agatha a le cœur brisé, car Archie en aime une autre, une certaine Nancy Neele, la secrétaire qui avait accompagné le couple l’année précédente lors de leur tour du monde des colonies britanniques de l’hémisphère austral pour promouvoir une exposition coloniale, « British Empire Exhibition ». Le pilote demande même le divorce… Shocking ! Déjà profondément marquée par le décès de sa mère d’une bronchite, la même année, Agatha ne supporte pas la situation.

Le 3 décembre dans la soirée, après une énième dispute avec son époux, l’écrivain quitte le domicile conjugal de Styles au volant de sa Morris Cowley. Le lendemain, sa voiture est retrouvée près de l’étang de Silent Pool, avec son manteau de fourrure et son sac à main contenant ses papiers laissés sur la banquette. Agatha a disparu. S’est-elle noyée dans les eaux sombres de ce plan d’eau ? Cette fausse piste est rapidement abandonnée. Les fins limiers de Scotland Yard cherchent un indice, quelque chose qui révèle la clé de ce mystère. En vain.

La notoriété d’Agatha est telle que sa disparition fait rapidement le tour du pays et même du monde entier, puisque l’événement lui vaut la Une du New York Times ! Plusieurs milliers de bénévoles participent aux battues et recherches menées tambour battant sur le territoire britannique. À tel point que le « home secretary » (l’équivalent de notre ministre de l’Intérieur) de l’époque, William Joynson-Hicks, insiste lui-même auprès de la police pour qu’elle progresse dans cette enquête bien particulière. À une époque exempte d’Internet et de smartphones, il était sans doute plus aisé de garder un secret ou de se terrer quelque part, sans attirer les regards ni éveiller les soupçons.

Le pot aux roses est finalement découvert le 14 décembre dans un hôtel d’une station balnéaire, Harrogate, où quelqu’un finit par reconnaître la « mère » d’Hercule Poirot et de Miss Marple. Ni vue ni connue, Agatha coulait depuis le 4 décembre des jours heureux dans cet établissement, enregistrée sous le nom de Teresa Neele — tiens, tiens, Neele, comme la maîtresse d’Archie ! —, soi-disant venue du Cap, en Afrique du Sud. Dès lors, les rumeurs sur les raisons de sa disparition vont bon train. Voulait-elle se faire de la publicité ? Ou avait-elle fomenté ce stratagème pour se venger de son mari, en faisant croire qu’il l’avait assassinée ? Jamais Agatha n’a révélé son secret. Très pudique et discrète, elle n’a fait aucune confidence sur sa vie privée.

Alors, que s’est-il passé ? De nombreuses théories ont été avancées au fil des ans. Pour certains, l’auteur aurait été victime d’une perte de mémoire passagère, suite à un accident de voiture, juste après avoir fui son domicile. Pour d’autres, elle aurait été mue par l’envie un peu puérile de contrarier les plans de son mari, bien décidé à passer le week-end avec sa maîtresse. D’aucuns ont évoqué un problème mental, dénommé « fugue dissociative ». Ce trouble psychiatrique rare est caractérisé par une amnésie de l’identité personnelle déclenchée par un état dépressif ou un traumatisme. Enfin, selon une énième théorie qui, elle, semble tenir la route, celle de l’Australien Jared Cade, développée dans son livre Agatha Christie and the Eleven Missing Days (paru dans une édition augmentée en 2011), en bon auteur de roman policier qui se respecte, Agatha Christie aurait orchestré une intrigue implacable, dans le seul but de mettre Archie dans l’embarras. Cependant, jamais elle n’aurait imaginé que cette mascarade prendrait de telles proportions !

Voici le scénario. Comme le relate François Rivière, biographe français émérite de l’auteur, dans son excellent Agatha Christie la romance du crime (La Martinière, 2012), après avoir laissé son véhicule s’enfoncer dans les taillis près de l’étang de Silent Pool, Agatha se rend d’un bon pas jusqu’à la gare la plus proche. Direction Londres, où elle retrouve chez elle sa bonne amie Nan, restée providentiellement seule pendant le voyage d’affaires de son époux — la présence de ce partenaire de golf d’Archie aurait sans doute compromis les manigances des deux femmes. Pendant les heures qui suivent, les deux amies élaborent la suite du scénario de la disparition de l’auteur. L’éditeur de la romancière, sir Godfrey Collins, est informé par cette dernière qu’en raison d’une fatigue trop importante, elle a décidé de prendre quelques jours de repos.

Le lendemain matin, Agatha et Nan prennent le chemin de Harrods pour équiper Mrs Christie en vue de son séjour dans le Yorkshire. Les deux complices se font leurs adieux sur le quai de la gare de King’s Cross. Agatha arrive à Harrogate en fin d’après-midi du 4 décembre. Pendant son séjour, elle profite incognito des joies de la villégiature, fréquente la bibliothèque, et danse le soir venu avec les autres curistes au son de « Yes! We Have No Bananas » (http://www.youtube.com/?hl=fr&gl=FR). En suivant discrètement la presse, elle apprend que son mari est devenu l’époux infidèle le plus notoire du Royaume-Uni ! Ce sont finalement deux musiciens de l’orchestre de jazz de l’hôtel qui la démasquent. Jusqu’au bout, elle cherche cependant à nier la réalité, feignant même de ne pas reconnaître Archie quand il se précipite à Harrogate pour la retrouver. Le 15 décembre au matin, Agatha quitte l’établissement sous les flashs des photographes, muette comme une carpe.

Le couple Christie finira par divorcer en 1928. Agatha convola en secondes noces en 1930 avec un archéologue anglais, Max Mallowan, de près de quatorze ans son cadet. Leur mariage fut heureux jusqu’au décès de la romancière le 12 janvier 1976 dans sa maison de Winterbrook (Oxfordshire).

Aucun commentaire actuellement.

Laisser un commentaire

Formulaire de commentaire

Les champs marqués (*) sont requis.

© 2018 Géraldine Couget "Ma plume au service de vos écrits". Propulsé par WordPress and WP Engine. Editor par AWESEM.

Retour en haut.

UA-36557370-1