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Paul Poiret, l’homme qui a décorseté les femmes

This image is available from the United States Library of Congress's Prints and Photographs division under the digital ID cph.3c00840. {{Information |Description=TITLE: [Paul Poiret, half-length portrait, facing left] CALL NUMBER: BIOG FILE - Poiret, Paul, 1879-1944 <item> [P&P] REPRODUCTION NUMBER: LC-USZ62-100840 (b&w film copy neg.) MEDIUM: 1 photographic print. CREATED/PUBLIS

Paul Poiret en 1913.

Surnommé « le magnifique » ou « The king of fashion » outre-Atlantique, où ses modèles faisaient fureur, ce couturier fut le premier à révolutionner la mode. Visionnaire, Paul Poiret l’était. Tyrannique, oui, un peu aussi. Précurseur de l’Art Déco, ce grand ami des peintres et autres artistes pressentit avant tous les autres l’évolution des besoins vestimentaires des femmes. Pionnier de l’émancipation féminine, révélateur d’une nouvelle silhouette libérée du corset, Paul Poiret inspira un mode de vie, une attitude.

Paul Alexandre Poiret naquit le 20 avril 1879 en plein cœur des Halles, à Paris. Ses parents étaient marchands de draps. Le petit garçon était adoré par sa mère et ses sœurs, mais son charme n’atteignait pas son père, toujours dur à son égard. Après l’avoir forcé à passer son baccalauréat, il l’obligea à devenir garçon de courses chez un fabricant de parapluies de sa connaissance. Le jeune homme de dix-neuf ans passait son temps à dessiner. Avec les chutes de soie qu’il récupérait en douce à l’atelier des ombrelles, il créa ses premiers modèles sur le mannequin de couture en bois de quarante centimètres offert par ses sœurs et sa mère.

En 1898, il approcha le couturier Jacques Doucet, à qui il montra ses croquis. Conquis, ce dernier fit de Paul Poiret son assistant. Puis après son service militaire, le jeune créateur rejoignit en 1901 la maison Worth, la plus prestigieuse de l’époque. Les créations de Charles Frédéric Worth habillaient la royauté et tout le beau monde en Europe et aux États-Unis. Sans doute impatient de voler de ses propres ailes, Paul réussit à convaincre sa mère de lui prêter de l’argent pour ouvrir son propre salon de couture dès 1903. Au 5, rue Auber, près de l’Opéra, Paul habilla notamment la comédienne Réjane, un fait d’arme qui le rendit instantanément célèbre. Tout comme Madeleine Vionnet, l’inventrice de la coupe en biais et du drapé, il jeta le corset aux orties dès 1906. Une révolution ! Adieu baleines, dentelles et postiches alourdissant la silhouette ! Bienvenue aux tissus fluides et aux coupes simples allant à merveille aux physiques de danseuse, telle l’Américaine Isadora Duncan.

Dès 1906, Paul Poiret devint une véritable star, à tel point qu’on le reconnaissait dans la rue. Au fait, comment avait-il décorsété les femmes ? En inventant une robe, surnommée « la vague », inspirée du style en vogue sous le Directoire. La taille était placée très haut, sous la poitrine, puis la jupe, fluide, s’étirait jusqu’en bas. Pour la petite histoire, c’est ainsi que le premier soutien-gorge, inventé par Herminie Cadolle en 1889, devint un sous-vêtement indispensable… Les coupes simples de Paul Poiret, ses robes sinueuses et ajustées, ses pardessus de soie richement décorée, firent tous scandale. Il testait ses créations audacieuses sur sa jeune femme, Denise, épousée en octobre 1905. Une grande brune très mince, à qui toutes les Parisiennes voulaient ressembler. Quelle belle revanche pour cette jeune provinciale ! Celle qui supporta longtemps les nombreuses infidélités de son époux lui donna cinq enfants et devint l’ambassadrice de la marque, représentée par un turban enveloppant orné d’une aigrette.

Toujours créatif, le couturier demanda en 1908 au dessinateur Paul Iribe d’illustrer son catalogue, une innovation qui fit mouche. Il fut d’ailleurs le premier couturier à solliciter la collaboration d’un peintre : Raoul Dufy dessina pour lui des tissus et des modèles. Habillant le tout-Paris et les comédiennes les plus en vue, Paul Poiret laissa libre cours à son imagination débridée. Il bannit d’abord les bas noirs, pour les remplacer par des modèles couleur chair afin de donner l’illusion de la peau nue… Puis à peine quatre ans après avoir éliminé le vil corset, il fit volte-face, en créant la jupe entravée. Toujours fluide, le vêtement était resserré au niveau de l’ourlet, à hauteur des chevilles. Les malheureuses fashionistas de l’époque furent contraintes de trottiner telles des geishas. Un exercice épuisant, même pour Denise, qui ne renouvela pas l’expérience. Elle ne fut pas la seule : les femmes rejetèrent en masse cette audace vestimentaire. Jamais à court d’imagination, en 1911, Paul Poiret initia un nouveau scandale en imaginant la jupe-culotte. Même le pape Pie X en eut vent et réprouva publiquement cet outrage aux bonnes mœurs.

Alors que les Ballets russes triomphaient à Paris depuis 1909, le couturier succomba lui aussi à l’esthétique orientaliste, puisant de plus en plus son inspiration dans les volutes et les méandres de l’orientalisme. Ses dernières fantaisies ? Des pantalons de harem et autres tuniques « abat-jour » faites d’étoffes soyeuses. Généreux et surtout très dispendieux, amateur de bonne chère et de soirées arrosées, Paul Poiret donnait depuis quelques années déjà des fêtes mémorables. La plus décadente eut lieu dans son hôtel particulier de l’avenue d’Antin, la fameuse « Mille et deuxième nuit », en 1911. Jusqu’en 1917, ces libations prirent pour écrin le pavillon du Butard, à La Celle-Saint-Cloud, où la famille Poiret s’installait l’été venu. C’est dans ce décor qu’eut lieu le 20 juin 1912 la fête de Bacchus. Au programme : trois cents invités, neuf cents bouteilles de champagne, et en prime, Isadora Duncan esquissant des pas de danse sur les tables !

Outre ses créations de mode, Paul Poiret fut aussi un visionnaire du marketing et des produits dérivés. L’année 1911, décidément propice aux événements de taille, vit l’ouverture de l’Atelier Martine. Y étaient produits des meubles, étoffes et autres objets de décoration pour l’aménagement intérieur, griffés Paul Poiret. Surtout, dix ans avant Coco Chanel, il eut l’idée des Parfums de Rosine, créés par Louis Panafieu. Autre nouveauté, ces effluves délicats, aux noms inspirés là encore de l’Orient — Nuit de Chine, Le Minaret, Sakya Mouni, Aladin, ou encore Maharadjah — étaient accompagnés d’accessoires comme des éventails, des cartes et des échantillons. Il avait tout compris… des décennies avant Calvin Klein, Ralph Lauren et consorts.

Le 28 juin 1914 sonna le glas d’une époque dorée, et comme nombre de ses concitoyens, Paul Poiret partit pour la guerre. À son retour à Paris au bout de quatre ans, il ne reconnut rien. Témoin de la notoriété grandissante d’une certaine Coco Chanel, qu’il qualifia élégamment d’« inventrice de la misère luxueuse », le couturier n’accepta pas de tomber de son trône. Lui, si avant-gardiste avant guerre, était pourtant sur la pente descendante. Toujours prompt à régaler ses amis et à impressionner la galerie, il reprit ses bonnes vieilles habitudes de fêtes monumentales. Malheureusement, ses finances ne suivant pas le mouvement, le couturier accumula des dettes faramineuses en très peu de temps. En dépit de ces difficultés financières, Paul Poiret n’avait rien perdu de sa superbe. En tout cas, sa participation fort remarquée à l’Exposition universelle des arts décoratifs en 1925 lui redonna l’espoir que son surnom de « magnifique » n’était pas usurpé. Sur le chemin de la reconquête, il déchanta cependant rapidement, car ses créanciers, trop frileux, décidèrent de ne pas le suivre. Les temps avaient bien changé.

En 1922-1923, il confia à l’architecte et designer français Robert Mallet-Stevens la création de sa résidence de villégiature de 800 mètres carrés, à Mézy-sur-Seine, dans les Yvelines. Baptisée en toute simplicité « villa Paul Poiret », cette composition géométrique aux lignes très épurées s’élevait tel un paquebot dans un domaine de cinq hectares, au sein du parc national naturel du Vexin, dominant le village et la vallée de la Seine. Las, la maison de couture connaissant d’importants aléas matériels, la construction s’interrompit. Paul Poiret n’y mit jamais les pieds. Il se résolut à vendre la maison après la faillite de son entreprise, suite à la crise de 1929.

Fatigué, déprimé, abandonné par sa femme, Paul Poiret se retira en Provence, où il s’essaya à la peinture. En 1930, il publia chez Grasset son autobiographie, En habillant l’époque, et trouva même l’énergie d’inventer la gaine. De retour à Paris en 1943, il y mourut pauvre et oublié le 28 avril de l’année suivante. Précurseur, avant-gardiste et visionnaire, Paul Poiret montra la voie à tous ses successeurs. Sans qu’aucun ne puisse jamais l’égaler. En mai 2005, la vente aux enchères des effets de son épouse Denise fit un tabac. Un manteau d’automobile créé par son mari en 1914 fut même adjugé pour 110 000 euros !

4 commentaires

  1. Georges dit :

    La biographie de Paul Poiret me conduit à deux remarques sur le corset :
    – Paul Poiret fait sans doute partie du panthéon des Feemen.
    – Madeleine Vionnet était depuis 1922 proche de Liane de Pougy, princesse Georges Ghika depuis 1910. Dès les années 1890, la très officielle presse semi-mondaine de la Belle Epoque voyait en Liane une « horizontale de grande marque ». Liane n’avait pas attendu 1906 pour jeter officiellement son corset aux orties et cela aux yeux de l’Europe toute entière. Au lendemain de la Grande Guerre et au début des années 1920, Liane est en voie de se ranger définitivement de Lesbos-sur-Seine et du demi-monde au plus haut niveau européen. Dans les années 1930, toutes les deux, surtout Mme Ghika, versaient de nombreux dons à la mère Marie-Xavier, supérieure d’un asile d’handicapées mentales, proche de Grenoble. Mlle Chanel donnait également, un peu. En 1932, le mari de Madeleine, Netchvolodoff, dit Netch, la trompe beaucoup et la ruine rapidement. Pour lui changer les idées, Madeleine l’amène visiter son amie Liane, 63 ans. Satisfaite d’une rencontre que son époux espérait tant, Madeleine verse 5 000 francs à l’asile : « les tarifs de la princesse ne sont pas ceux de la courtisane » constate l’un des biographes récents de cette « courtisane, princesse et sainte ».
    Devenue sœur Anne-Marie de la Pénitence, Liane adresse à Madeleine, le jour même de sa profession de Foi, le 14 août 1943 (date importante), le récit de la cérémonie : Te Deum et Veni Creator. Toutes les deux tenteront de convertir Colette, en vain.

    • Geraldine dit :

      Bravo pour ce morceau d’Histoire teinté d’humour et surtout écrit avec talent et verve ! J’ai bien noté l’importance de la date du 14 août 1943, un grand moment à marquer d’une pierre blanche…

  2. Robin dit :

    Bonsoir,
    Demain, je mettrai en ligne un article sur une exposition consacré à Raoul Dufy.
    A ce titre, j’ai crée un lien vers votre page consacrée à Paul Poiret.
    Si vous pouviez avoir la gentillesse de relayer l’info ?
    Bien à vous
    Cathy Robin

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