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Olympe de Gouges, ennemie suprême de la misogynie

Olympe de Gouges (1748-1793)

Femme de lettres puis animal politique, cette polémiste, figure originale enfin réhabilitée de la Révolution française, combattit toute sa vie durant pour la défense ou l’instauration de droits totalement avant-gardistes pour l’époque. Trouvant la mort sur l’échafaud à 45 ans, Olympe de Gouges laissa derrière elle de nombreux écrits en faveur des droits civils et politiques des femmes, dont la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Véritable humaniste de la fin du siècle des Lumières, elle fait partie des premières féministes de l’histoire de France, reconnue et célébrée sur le tard pour son indépendance d’esprit, son intelligence et son originalité. Il a fallu en effet attendre près de deux siècles pour que certaines de ses revendications fassent enfin partie intégrante de la société française.

Marie Gouze naquit à Montauban, le 7 mai 1748. Le père de la future Olympe de Gouges, un boucher, n’était sans doute pas son véritable géniteur. Sa mère, Marie-Olympe Mouisset, dont le père était un drapier aisé, avait en effet eu une longue liaison avec le président de la Cour d’assises de la ville, Jean-Jacques Lefranc de Caix, marquis de Pompignan, dont elle était la filleule. Ce poète, membre de l’Académie Française, ne reconnut cependant jamais l’enfant.

La petite fille avait à peine 2 ans quand son père légitime quitta ce bas monde. En 1753, sa mère se remaria avec un policier, Dominique Raymond Cassaigneau. Jusqu’à son mariage, le 24 octobre 1765, Marie fut éduquée comme il se devait pour une jeune fille de la bourgeoisie aisée de province. Elle n’avait donc pas 18 ans quand elle convola en justes noces avec un traiteur de trente ans son aîné, Louis-Yves Aubry, dont elle n’était pas vraiment éprise… À peine neuf mois plus tard, la jeune femme donna naissance à un fils, Pierre. Son mari mourut peu de temps après de maladie.

La future Olympe se retrouva donc seule à 20 ans, sans aucune fortune, mais décidée à élever son fils correctement et surtout à rester libre, bien que cela ne soit pas vraiment accepté ni acceptable pour le beau sexe à l’époque… Son ambition ? Devenir une femme de lettres, suivant en cela la lignée paternelle officieuse. Sa rencontre en 1770 avec un riche Toulousain lui permit de concrétiser son envie. Jacques Biétrix de Rozières, qui avait une compagnie de transports militaires en contrat avec l’État, demanda bien la main de sa maîtresse, mais celle-ci — qui écrivit plus tard, « le mariage est le tombeau de la confiance et de l’amour… » — déclina. Elle le suivit néanmoins à Paris, où vivait déjà sa sœur aînée.

Entretenue par son amant, Marie commença à fréquenter les salons où il fallait être vue, après avoir pris le soin d’apprendre correctement le français — sa langue natale étant l’occitan. Nombre de personnalités influentes la remarquèrent et la jeune femme vit bientôt son nom figurer dans L’Almanach de Paris, sorte de Who’s Who de l’époque. Prenant le nom d’Olympe de Gouges pour signer ses premiers écrits, la jeune femme publia Mémoire de Madame de Valmont en 1784.

Elle ne cessa à partir de là d’écrire : ses articles, romans et bien sûr pièces de théâtre — ce mode artistique, favori de tous ceux qui voulaient exprimer leurs idées nouvelles, restait très encadré par le pouvoir — avaient tous un point commun. Ils véhiculaient des idées extrêmement nouvelles pour l’époque et annonçaient entre les lignes la Révolution à venir. Profondément rebelle et anticonformiste, Olympe de Gouges ne cessa de défendre la veuve et l’orphelin, montant même sa propre troupe de théâtre, qui donnait des représentations à Paris et dans ses environs.

Ainsi, sa pièce écrite en 1785, Zamore et Mirza ou l’heureux naufrage, exprimait clairement une critique acerbe du Code Noir, alors de mise dans les colonies, en donnant la parole à des esclaves. En dépit de son inscription dans le répertoire de la Comédie Française, les comédiens refusèrent de la jouer. Renommée trois ans plus tard L’esclavage des Noirs, l’œuvre fut finalement montée et accompagnée d’un essai prônant l’abolition de l’esclavage. C’est elle qui donna à la femme de lettres sa pleine notoriété.

Autre cheval de bataille d’Olympe, son principal en fait : la condition des femmes. Un thème faisant office d’intrigue de sa pièce de 1786, Mariage inattendu de Chérubin, sorte de suite du Mariage de Figaro, de Beaumarchais. Ce qui lui valut d’être accusée par ce dernier de plagiat dans un texte virulent, Réminiscences. En dépit des attaques, la jeune femme maintint le cap et continua son combat, proposant en 1788 des réformes sociales, économiques et politiques inédites et osées dans des articles parus dans le Journal Général de France.

La Révolution arriva à point nommé. Olympe de Gouges prit clairement position pour la monarchie constitutionnelle, assortie de changements radicaux et complètement avant-gardistes comme l’instauration de l’égalité des sexes, la liberté d’expression, l’abolition de la peine capitale et de l’esclavage, la répartition des terres en friche entre les paysans, la mise en place d’un impôt sur le revenu, l’ouverture de maternités et de foyers pour les indigents, l’institution d’un contrat social entre l’homme et la femme (sorte d’ancêtre du Pacs), ou encore l’autorisation de divorcer — le seul droit accordé aux femmes par la Révolution…

Le seul problème, c’est que les révolutionnaires voulaient bien le changement, mais pas à tous les niveaux. Ainsi la tribune de l’Assemblée refusa la présence du beau sexe pendant les réunions des États Généraux. Cela n’empêcha par Olympe de s’exprimer, faisant imprimer ses thèses dans son propre journal, L’Impatient. Admise dans les tribunes des Jacobins, la polémiste de 41 ans assista aux débats et rencontra Mirabeau, qui fut séduit par son énergie. Elle écrivit même son oraison funèbre deux ans plus tard, Mirabeau aux Champs-Élysées. Mais de nombreux hommes virent en elle un sérieux danger et en firent leur ennemie.

Le 14 septembre 1791, elle publia son texte le plus féministe, Les droits de la femme, qu’elle adressa à la reine Marie-Antoinette et qui contient une proposition de « contrat social entre l’Homme et la Femme ». Surtout, il offre une Déclaration des Droits de la Femme et de la Citoyenne, allusion non dissimulée à la fameuse Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789. Olympe souhaitait que ce texte juridique, qui dénonçait l’absence des femmes du projet révolutionnaire — « La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune » — et prônait pour la première fois l’égalité des sexes, soit présenté à l’Assemblée nationale en octobre suivant. La misogynie ambiante remporta la bataille idéologique et la Convention refusa. Cependant, la polémiste obtint l’admission des femmes à la « Fête de la loi » du 3 juin 1792, puis à la commémoration de la prise de la Bastille le 14 juillet 1792.

En ennemie farouche de la peine de mort, Olympe de Gouges réitéra son soutien pour une monarchie constitutionnelle et proposa à Malesherbes de l’assister dans sa défense de Louis XVI devant la Convention. Le juriste refusa, sans cacher son mépris… Et alors que le régime de la Terreur battait son plein, cette femme courageuse n’hésita pas à exprimer publiquement sa répulsion, signant une affiche où elle accusait Marat et Robespierre d’être coupables de faire couler l’hémoglobine des Français : « Le sang même des coupables, versé avec profusion et cruauté, souille éternellement les révolutions. »

Olympe finit par être arrêtée le 20 juillet 1793, alors qu’elle venait de publier un énième pamphlet, Les trois urnes. Emprisonnée à l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, elle fut accusée d’injures proférées contre les représentants du peuple et d’avoir publié des écrits contre-révolutionnaires. Depuis sa cellule, la femme de lettres réussit à faire placarder deux ultimes diatribes, Une patriote persécutée et Olympe de Gouges au tribunal révolutionnaire. Cependant tous ses soutiens disparurent comme par enchantement. Son propre fils, pour sauver sa tête, renia ouvertement sa mère dans une « profession de foi civique »…

Le 2 novembre, quarante-huit heures après l’exécution de ses amis Girondins, Olympe de Gouges comparut seule, l’assistance d’un avocat lui ayant été refusée, devant le terrible Tribunal révolutionnaire. Sans surprise, elle fut condamnée et guillotinée dès le lendemain matin. Sur l’échafaud, elle prononça ses derniers mots : « Enfants de la patrie, vous vengerez ma mort. » La mémoire de cette grande ennemie des conventions fut immédiatement souillée. Sa nécrologie, écrite par le procureur de la Commune de Paris, Pierre-Gaspard Chaumette, démarra par ces mots : « Rappelez-vous la virago, la femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges, qui la première institua des sociétés de femmes et abandonna les soins du ménage pour se mêler de la République, et dont la tête est tombée sous le fer vengeur des lois. Et vous voudriez les imiter ? Non ! Vous sentirez que vous ne serez vraiment intéressantes et dignes d’estime que lorsque vous serez ce que la nature a voulu que vous fussiez. Nous voulons que les femmes soient respectées, c’est pourquoi nous les forcerons à se respecter elles-mêmes… »

Dépeinte comme une folle illettrée par de nombreux historiens et intellectuels qui avaient sans doute peur des femmes, Olympe de Gouges, qui écrivit environ soixante-dix textes (pièces de théâtre, romans, essais, libelles, pamphlets et autres manifestes) resta longtemps dans le tréfonds de l’Histoire. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale qu’elle sortit de l’ombre, devenant l’objet d’étude aux États-Unis, au Japon et en Allemagne, bien avant la France.

Dans l’Hexagone, il fallut attendre la publication en 1981 de sa biographie pour que l’on s’intéresse de nouveau à elle et que l’on commence à réhabiliter sa mémoire (ici, son portrait humoristique en deux minutes et quelques ). Puis lors des célébrations du bicentenaire de la Révolution, les pièces de cette féministe avant-gardiste furent jouées et éditées. Certains se mirent en tête que ses cendres soient transférées au Panthéon (ce qui en aurait fait l’une des premières femmes à obtenir cet honneur — à ce jour, elles ne sont que quatre sur soixante-seize « grands hommes »), mais François Hollande en décida autrement en 2015. Sa statue entra cependant en guise de réparation à l’Assemblée Nationale en octobre 2016, en faisant la première femme à y figurer parmi une cohorte de « grands » hommes et d’allégories de l’Histoire de France…

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