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Moïse de Camondo ou l’art en héritage

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Moïse de Camondo, collectionneur devant l’Éternel.

Connaissez-vous le musée Nissim de Camondo ? Cette collection vertigineuse d’objets, meubles et peintures du XVIIIe siècle est rassemblée dans un magnifique écrin, un hôtel particulier sis 63 rue de Monceau, dans le très chic 8e arrondissement de Paris. Nommé après le grand-père et le fils de son fondateur, Moïse de Camondo, ce lieu unique, voulu comme une réplique du Petit Trianon, est aussi tout ce qui reste du grand collectionneur et de sa famille, disparue dans des circonstances tragiques.

Moïse de Camondo naquit le 15 mars 1860 à Constantinople dans une famille juive séfarade originaire d’Espagne et installée à Venise après l’expulsion des Juifs décidée par Isabelle de Castille (dite la Catholique) en 1492. Après l’ouverture du fameux ghetto de la Cité des Doges en 1797, la famille s’installa à Constantinople, où Isaac Camondo fonda une banque, l’Isaac Camondo et Cie. À sa mort, c’est son frère, Abraham-Salomon, qui en hérita, devenant l’un des principaux bailleurs de fonds de l’empire ottoman. Investissant de façon intelligente, ce dernier joua un rôle important dans le développement des chemins de fer italiens, ce qui lui valut la gratitude du roi Victor Emmanuel II. Pour remercier l’homme d’affaires, le monarque anoblit la famille : Abraham-Salomon devint comte de Camondo, un titre transmissible à tous ses héritiers mâles.

Surtout, Abraham-Salomon et ses descendants, fils puis petits-fils, prirent part dans la modernisation et le développement économique de l’empire ottoman. Décorés à de multiples reprises par les différents sultans, les Camondo bénéficiaient d’une aura réelle. Devenus les porte-parole des juifs de l’empire, ils œuvrèrent à la promotion de l’éducation laïque en deux langues (français et turc) auprès des Turcs comme des juifs. Banquiers de l’impératrice Eugénie dans l’empire ottoman, ils financèrent en partie la construction du canal de Suez.

Moïse arriva en France à l’âge de 9 ans, en 1869, avec son père Nissim, sa mère Élise Fernandez, son oncle Abraham-Behor, sa tante Regina Baruch, ses cousins Isaac et Clarisse, sa tante Rebecca, et son arrière-grand-père, le fameux Abraham-Salomon. Les deux petits-fils du patriarche, devenus à leur tour banquiers, souhaitaient étendre encore l’étendue de leurs affaires et de leur influence financière. On dit aussi que les milieux juifs conservateurs de Constantinople n’appréciaient pas le côté progressiste de la famille de Camondo…

Après une brève incursion à Londres pendant la guerre de 1870, le clan s’installa définitivement à Paris, plus précisément dans la plaine Monceau, où résidaient déjà d’autres riches familles, notamment juives. Rebecca choisit le n° 60, tandis que ses frères aînés Abraham-Behor et Nissim élurent domicile aux numéros 61 et 63. Le père de Moïse acheta la propriété à un certain Monsieur Violet, un homme d’affaires de la bourgeoisie ayant fait fortune dans l’industrie. Il flottait comme un parfum de scandale au-dessus de cette construction, rendue célèbre par Émile Zola dans son roman de 1871, La Curée. Le romancier en avait en effet fait le domicile de son héros Aristide Rougon, dit Saccard, un infâme spéculateur à la fortune immense.

Quand Abraham-Salomon rendit l’âme en 1873, il fut enterré en grande pompe à Constantinople, où sa dépouille avait été transportée. Nissim devint l’un des grands investisseurs de la place de Paris dans les années 1870, aux côtés des Lebaudy ou de Louis Cahen d’Anvers. En 1882, lors de la crise due à la faillite de l’Union Générale, il se joignit à d’autres grands financiers, comme Louis Cahen d’Anvers et les Rothschild, ainsi que la Banque de Paris (future Paribas), pour créer un fonds spécial de 20 millions de francs afin de sauver les banques (l’histoire est donc vraiment un éternel recommencement !). En 1895, il fit partie des fondateurs de la Compagnie française des mines d’or de l’Afrique du Sud.

Son fils Moïse reprit le flambeau familial, devenant à son tour banquier. Travailler plus pour gagner plus… Ce slogan au goût un peu rance ne s’applique visiblement pas à ceux nés dans l’aisance et la sécurité matérielles. Ainsi, Moïse de Camondo ne se tuait pas à la tâche et consacrait au contraire beaucoup de temps à faire du yachting. On pouvait souvent voir son embarcation, le Géraldine, sur les eaux azur et calmes de la Méditerranée. Puis il développa une passion sans limites pour l’automobile, alors un hobby de riches. Au volant de sa Bugatti ou de sa Panhard, il participa même à des courses, dont Paris-Berlin en 1900.

Cavalier émérite, Moïse chassait également souvent dans les environs de Senlis notamment, où il disposait d’une belle propriété. Grand et raide, le jeune homme à l’humour caustique et à l’allure élégante nourrissait cependant une passion encore plus dévorante : celle du raffinement du XVIIIe siècle et notamment tous les objets, meubles et autres peintures de la fin du règne de Louis XV. C’est ainsi que Moïse de Camondo commença sa collection dès la fin du XIXe siècle.

Sa passion le consumait tant qu’il décida d’offrir un écrin à cette multitude d’objets d’ameublement, faisant démolir la demeure familiale après le décès de sa mère pour y faire ériger entre 1911 et 1914 un hôtel particulier aux accents marqués par l’architecture du XVIIIe siècle. L’architecte René Sergent, grand connaisseur de l’Ancien Régime, aida Moïse dans son entreprise. Autant dire que sa nouvelle propriété, largement inspirée par le Petit Trianon, détonait parmi les grandes maisons bourgeoises de la plaine Monceau. Cependant, cela démontrait aussi l’attachement des Camondo pour la culture française ainsi que pour la France, et leur envie de s’intégrer pleinement.

Pendant la construction de son palais, le banquier amateur d’art n’abaissa pas la garde, continuant à compléter sa collection au gré de ses nombreuses visites chez les antiquaires ou ses participations à des ventes aux enchères. Et une fois installé dans sa nouvelle demeure, il poursuivit inlassablement sa quête de nouveaux objets, en échangeant parfois certains pour acquérir une pièce encore plus parfaite, ou prenant son mal en patience jusqu’à enfin dénicher la pièce manquante d’un ensemble. Naturellement, des esprits chagrins se manifestèrent pour déplorer ce que certains appelèrent sans doute un pillage. Pour eux, ces objets n’avaient pas leur place au domicile d’un parvenu, de surcroît juif, mais dans les couloirs et salons poussiéreux des châteaux de l’aristocratie, souvent en décrépitude. Moïse poursuivit néanmoins sa quête jusqu’à la fin de ses jours.

Mais revenons à la fin du XIXe siècle. Le 14 octobre 1891, Moïse prit femme, liant sa destinée à celle d’Irène Cahen d’Anvers (on peut la voir ici enfant, peinte par Renoir en 1880 : http://fineartamerica.com/featured/-portrait-of-mademoiselle-irene-cahen-danvers-pierre-auguste-renoir.html), l’héritière de Louis Cahen d’Anvers, l’un des « camarades de jeu » de son père Nissim, et lui aussi richissime banquier juif. Irène donna deux enfants à Moïse : Nissim, né le 23 août 1892, et Béatrice, venue au monde le 9 juillet 1894. Mais rapidement, le couple battit de l’aile, car Irène tomba amoureuse peu après la naissance de sa fille d’un comte italien, Charles Sampieri, engagé par Moïse pour s’occuper de ses écuries. Les époux se séparèrent dès 1896. Le divorce fut prononcé le 8 janvier 1902. À partir de 1899, les enfants vécurent avec leur père, dans leur hôtel particulier rue Hamelin, dans le 16e arrondissement, passant cependant quatre mois de l’année avec leur mère. Une décision de justice pour laquelle Moïse se battit avec détermination.

Tout semblait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes pour les Camondo. Mais survinrent le 28 juin 1914 et la catastrophe de la Première Guerre mondiale. Le fils adoré de Moïse, Nissim, s’engagea dans l’aviation française. Il fut abattu le 5 septembre 1917 en plein combat aérien, quelque part au-dessus de la Lorraine. Cette tragique disparition marqua toute la famille, et particulièrement Moïse. Après la guerre, l’hôtel particulier de la rue de Monceau resta la plupart du temps comme endormi, même si le collectionneur continuait à recevoir de temps en temps, notamment d’autres collectionneurs. Il mourut à son tour le 14 novembre 1935, à 75 ans, léguant l’ensemble de sa collection ainsi que son palais dédié au siècle des Lumières à l’État. Il en réserva la gestion à l’Union Centrale des Arts Décoratifs, où il exerçait un mandat de vice-président depuis cinq ans. Sa seule condition à ce legs extraordinaire ? Que cet ensemble quasi parfait ne soit jamais altéré. Il choisit enfin de nommer l’endroit « Nissim de Camondo », en hommage à la fois à son fils et à son père disparus. Le musée fut inauguré en 1936.

Sans doute par miracle, ce lieu extraordinaire survécut à l’occupation nazie entre 1940 et 1944. Pendant le second conflit mondial, l’ensemble des objets fut transporté au château de Valencay, dans l’Indre. Cette collection unique faillit disparaître le 16 août 1944, quand la deuxième division SS Das Reich mit le feu au bâtiment, pour se venger du meurtre de deux soldats allemands par des maquisards, dans la forêt avoisinant le château.

Aujourd’hui, le musée reste presque la seule preuve de la vie et de l’œuvre de la famille de Camondo à Paris. En effet, les exactions allemandes contre les juifs n’épargnèrent pas Béatrice, la fille de Moïse, et sa famille. Arrêtée fin 1942, avec sa fille de 22 ans, Fanny, elle fut internée plusieurs mois à Drancy. Son ex-mari, Léon Reinach, qui avait tenté de gagner l’Espagne avec leur fils de 19 ans, Bertrand, fut lui aussi fait prisonnier. Toute la famille se retrouva dans le funeste camp d’internement. Le père et ses deux enfants furent déportés à Auschwitz le 25 novembre 1943, où ils connurent le sort tragique de nombre de leurs pairs prisonniers des camps de la mort. Quant à Béatrice, elle partit les rejoindre le 7 mars 1944 dans un autre convoi. Elle fut assassinée le 4 janvier 1945, deux semaines avant la libération du camp.

Seule Irène de Camondo, un temps remariée à son comte italien (mais dont elle divorça aussi par la suite), pour qui elle se convertit au catholicisme, survécut à ce massacre. Protégée par son patronyme d’emprunt italien ainsi que son opportune conversion, elle vécut dans une grande aisance jusqu’à la fin de ses jours, en 1963, à l’âge de 91 ans. Avant de partir pour l’autre monde, elle s’arrangea pour dilapider toute sa fortune, héritée de sa fille Béatrice, dans les casinos de la Côte d’Azur…

Pour retrouver la grandeur des Camondo, rendez-vous au musée éponyme (http://www.lesartsdecoratifs.fr/francais/musees/musee-nissim-de-camondo/) !

3 commentaires

  1. Marylène dit :

    Merci Géraldine, de nous brosser le tableau d’une époque et de l’engouement de certains avant-gardiste. Ceux là même qui ont permis de faire perdurer un patrimoine à Paris par ailleurs perdu, évaporé ou pillé par les descendants, les guerres et les exactions… Quelle famille !
    Lorsque je serais « parisienne », en décembre, j’essayerai de découvrir ce musée….peut être en ta compagnie (ne viens tu pas à Paris de temps à autre ?)
    Biz

  2. Samuel dit :

    Plusieurs livres très intéressants ont été écrits sur la famille Camondo. On peut encore trouver relativement facilement celui de Pierre Assouline, « Le Dernier des Camondo ».

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