Géraldine Couget "Ma plume au service de vos écrits" > Blog > Bio Flash > Madeleine Vionnet ou la mode féministe

Madeleine Vionnet ou la mode féministe

Madeleine Vionnet travaillait sur un mannequin en bois de 80 cm.

Surnommée « la reine de la coupe en biais », cette couturière malgré elle devint l’une des créatrices de mode les plus originales du XXe siècle, s’attaquant à tout ce qui pouvait entraver la liberté de mouvement du corps féminin : corset, jupon, voilette, etc. En avance socialement sur son temps, Madeleine Vionnet offrit à ses très nombreuses ouvrières des conditions de travail rêvées. Et surtout, cette femme à la grande intelligence et à l’esprit d’indépendance très marqué, visionnaire en couture comme sur le plan social, sublima ses contemporaines, imaginant avec sa fidèle complice Marcelle Chaumont des tenues exceptionnelles d’allure et de beauté. Une femme tout aussi essentielle à la haute couture que Paul Poiret (lire aussi sur ce blog http://www.geraldine-couget.com/paul-poiret-lhomme-qui-a-decorsete-les-femmes-2/) ou Coco Chanel.

Madeleine Marie Valentine Vionnet naquit le 22 juin 1876 à Chilleurs-aux-Bois, dans le Loiret, d’un père maréchal-ferrant devenu gendarme à cheval, et de Marie-Rosalie Henriette Gardembois. Très rapidement, le couple déménagea en banlieue parisienne, à Aubervilliers, Abel ayant été nommé receveur d’octroi, un métier aujourd’hui disparu, qui consistait à percevoir des taxes à l’entrée des villes. Quant à Marie-Rosalie, elle trouva une place de caissière dans un grand café de Paris, dont elle devint même gérante.

Quand Madeleine fêta ses trois ans, ses parents divorcèrent. Il semble que sa belle maman avait fait la rencontre d’un homme lui promettant un avenir plus rose. Toujours est-il qu’elle quitta Abel et leur petite fille et ne donna plus jamais signe de vie… Madeleine fut alors confiée à sa grand-mère, avant que son père ne vienne la reprendre quatre ans plus tard pour vivre avec lui à Aubervilliers.

À l’école, l’enfant obtint d’excellentes notes et son certificat d’études à 10 ans et demi. Sa maîtresse, très fière de son élève première de la classe, et qui voulait lui octroyer le Prix d’excellence, souhaitait vivement que Madeleine poursuive son éducation. La fillette rêvait d’ailleurs de devenir professeur. L’enseignante lui promit même de lui décrocher une bourse. Cependant, Abel, influencé par la femme de l’un de ses amis, une couturière de La Courneuve qui prétendait qu’en faisant des études, sa fille serait toujours à sa charge à l’âge de 20 ans, finit par refuser. Il plaça la petite fille chez cette professionnelle en tant qu’apprentie, pour qu’elle lui enseigne les rudiments du métier.

C’est ainsi que Madeleine Vionnet, qui eut du mal à digérer cette expression d’autorité paternelle, devint couturière « par hasard ». Les conditions de travail étaient rudes — les lois sociales de protection des travailleurs n’étaient alors qu’un lointain ou vain espoir — et la reconnaissance du dur labeur des petites mains totalement absente. Douze heures de travail par jour, sans compter le ménage et les commissions à faire, ou encore le poêle à bois à remplir… Entre Pâques et la Pentecôte, Madeleine travaillait même le dimanche.

La jeune fille se maria très jeune à un certain Émile Dépoutot, gardien de la paix de son état, à qui elle donna une petite Jeanne Yvonne. Confié à un oncle habitant dans le Doubs, Madeleine étant obligée de travailler, le bébé mourut subitement à neuf mois. Est-ce ce chagrin qui la décida à changer de vie ? Un beau jour, la jeune couturière de 18 ans divorça de son mari et traversa la Manche pour y tenter sa chance. Une sacrée preuve de sa personnalité hors normes et de sa force de caractère.

Installée dans le Surrey, Madeleine, redevenue Vionnet, trouva rapidement une place de lingère dans un asile, puis déménagea à Londres. Elle y fut engagée par une couturière de la cour d’Angleterre, Kate Reilly, dont la spécialité était de copier les modèles français… C’est dans cet atelier que la future créatrice de mode se familiarisa vraiment avec l’art de la haute couture. Quand elle rentra à Paris en 1920, elle savait que son avenir était dans cette activité de précision et de patience. Extrêmement ambitieuse, Madeleine était déterminée à montrer au monde son talent et son génie.

La jeune femme développa encore davantage ses connaissances et sa technique en trouvant une place chez Callot Sœurs, une maison de haute couture créée en 1895. Comme elle le dit avec beaucoup d’humour des années plus tard, grâce à cet apprentissage, notamment auprès de la sœur aînée, Marie, épouse Gerber, « j’ai pu fabriquer des Rolls Royce. Sans cela, j’aurais fabriqué des Ford » ! Madeleine y resta six ans.

En 1907, elle fut « chassée » par le créateur Jacques Doucet, l’un des grands couturiers de la Belle Époque, avec qui Paul Poiret (lire aussi sur ce blog http://www.geraldine-couget.com/paul-poiret-lhomme-qui-a-decorsete-les-femmes-2/) avait travaillé. Son besoin ? Donner un coup de jeune à ses ateliers pour attirer une clientèle moins âgée. Pour sa première collection, Madeleine Vionnet, explorant l’art du drapé, ne le déçut pas : elle proposa des tenues dénuées de corset et portées par des mannequins aux pieds nus, en hommage à la danseuse Isadora Duncan, qu’elle admirait beaucoup.

Cinq ans plus tard, à peine deux ans avant que n’éclate la Première Guerre mondiale, la créatrice ouvrit enfin sa propre maison de couture, au 222 rue de Rivoli. Mais Madeleine Vionnet dut fermer boutique au lancement des hostilités et patienta pendant les quatre ans du conflit, qu’elle passa à Rome. Sa maison rouvrit en 1919. Pour célébrer son retour aux affaires, « le médecin de la silhouette », comme elle s’était elle-même surnommée, mit définitivement fin à l’utilisation du corset. Comme d’autres de ses pairs d’ailleurs, tels Paul Poiret — qu’elle jugeait être « un costumier, très bien pour le théâtre » — ou encore Coco Chanel — à propos de qui Madeleine disait : « Elle était modiste… C’est-à-dire qu’elle s’y connaissait en chapeaux ! »

Les femmes étant désormais dépourvues de leur « béquille » habituelle pour faire croire qu’elles avaient encore une taille de guêpe se mirent alors à faire des régimes et de l’exercice. Pour les aider dans ce « combat », Madeleine Vionnet mit tout son art à leur service, créant des vêtements qui mettaient en valeur les courbes naturelles du corps féminin, à l’aide de tissus fluides, qui bougeaient comme de l’eau. Sa principale inspiration ? Les statues grecques. Surtout, elle développa le recours à sa fameuse coupe en biais, qui jusque-là n’était employée que pour les cols. Cette façon de couper un tissu, de façon oblique, a pour effet de le coller au corps, en accentuant ainsi les courbes. C’est ainsi qu’elle donna à ses créations une forme jamais encore vue, mêlant harmonie à équilibre, où le carré, le rectangle et le cercle avaient la part belle. Son credo ? Proportions, mouvement, équilibre vérité. « Le corps n’a pas de coutures », expliquait-elle…

Le succès fut tel qu’à partir de 1923, la maison de couture, pour répondre à la demande, dut s’agrandir et déménager dans des locaux plus vastes, dans un hôtel particulier au 50 avenue Montaigne. À l’époque, Madeleine Vionnet employait plus de mille personnes et avait vingt-six ateliers ! Ses salariés, et notamment ses ouvrières, travaillaient dans d’excellentes conditions, au sein d’un bâtiment de trois étages ultramoderne, en verre et en acier, construit dans la cour de l’hôtel particulier. La créatrice, qui avait tant souffert en tant qu’apprentie, se meurtrissant le dos à œuvrer sur un tabouret, ainsi que la vue — la lumière étant trop faible — donna à ses couturières de véritables chaises, avec un dossier. Elles disposaient aussi de grandes tables en bois et de beaucoup de lumière. Sans oublier des avantages sociaux incroyables pour l’époque : un médecin, des soins dentaires, un cabinet de gynécologie, un réfectoire, une bibliothèque et… une crèche ! Et bien avant que la loi les rende obligatoires, Madeleine Vionnet offrit des congés payés à ses employés.

La patronne, elle, créait et travaillait dans son propre atelier. À ses côtés, mais dans un autre bureau, une autre créatrice, de quinze ans sa benjamine, Marcelle Chaumont, qui avait quasi autant de responsabilités que sa patronne. Les deux femmes s’entendaient à merveille et se comprenaient parfaitement. Elles œuvraient toutes les deux sur un mannequin de bois de 80 cm, sur lequel la toile était coupée et préparée jusqu’à ce que le modèle soit parfait pour être reproduit à taille humaine dans les ateliers. Cela leur permettait d’expérimenter de nouvelles formes. Chaque année, les deux femmes concevaient entre six cents et huit cents modèles !

À l’époque, la copie des modèles de haute couture faisait des ravages, notamment à l’étranger — comme l’avait d’ailleurs expérimenté Madeleine pendant ses années londoniennes. Ses toilettes fabuleuses ne firent pas exception à la règle. Cependant, toujours aussi déterminée, la créatrice prit le taureau par les cornes. Dès 1921, elle s’attaqua à ce marché illégal qu’elle estimait totalement immoral et soutint l’Association pour la défense des arts plastiques et appliqués, qui visait à défendre les intérêts du secteur de la haute couture, en luttant contre la contrefaçon.

La créatrice n’hésita pas à traîner en justice tous ceux qui osaient copier ses modèles. Et en 1922, elle fit passer un communiqué : « Les modèles Madeleine Vionnet sont enregistrés et publiés en France. Toute copie ou contrefaçon, même partielle, sera l’objet d’une action en justice. » Pour aller encore plus loin dans sa démarche, elle fit photographier chaque création de face, de dos et sur les côtés, leur donnant un nom et un numéro, les signant et ajoutant une empreinte digitale.

Quand la Seconde Guerre mondiale éclata, Madeleine Vionnet, alors âgée de près de 65 ans, décida de fermer définitivement boutique. La maison de couture fut mise en liquidation en décembre 1940 et le personnel licencié. Marcelle Chaumont créa rapidement sa propre maison, qui connut un grand succès.

Quelques années plus tard, en 1952, Madeleine fit une donation à l’UFAC (Union française des arts du costume) de cent vingt robes qu’elle avait conçues dans les années 1920 et 1930, sept cent cinquante toiles et soixante-quinze albums des photographies de ses vêtements, sans oublier ses cahiers de dessins et autres livres de compte. Pendant une partie de sa longue retraite, elle donna des cours à l’École de la Chambre Syndicale de la couture parisienne (alors appelée « école de la rue Saint Roch »).

Petit à petit, son nom si prestigieux et synonyme de luxe et de beauté disparut petit à petit de l’affiche. Celle dont les créations si sensuelles avaient notamment été portées par Marlene Dietrich, Katharine Hepburn ou encore Greta Garbo, mourut en 1975, presque centenaire. Elle fut enterrée dans le cimetière de la commune de La Chassagne, dans le Jura, le village d’origine de son père.

Deux ans après sa disparition, la journaliste et éditrice de mode américaine Diana Vreeland monta une exposition consacrée à la mode française pendant l’entre-deux-guerres, qui permit de faire (re)découvrir au public tout le génie de Madeleine Vionnet, sans doute la plus grande créatrice de son époque. Puis dans les années 1990, John Galliano remit le premier au goût du jour la technique de la coupe en biais, ce qui acheva de replacer Vionnet sur le piédestal dont elle n’aurait jamais dû descendre. Elle inspira aussi Yohji Yamamoto, Comme des Garçons, Azzedine Alaïa ou encore Issey Miyake.

Celle qui, peu de temps avant son décès, avait déclaré « je suis une femme d’une extraordinaire vitalité. Je ne me suis jamais ennuyée une seconde. Je n’ai jamais été envieuse de qui que ce soit ou de quoi que ce soit, et à présent, j’ai atteint une certaine tranquillité », a été à juste titre comparée à un architecte ou à un sculpteur. Aimant le toucher de la soie, du crêpe (jusque-là réservé aux doublures de corsage), du satin, entre autres tissus, Madeleine Vionnet proposa toujours des créations à la fois élégantes et simples, permettant aux femmes de bouger confortablement. « J’ai couru après moi, toujours. Je crois qu’il faut se dépasser, et pour se dépasser, il faut s’atteindre. » Belle épitaphe.

À lire : Madeleine Vionnet, puriste de la mode (http://www.lesartsdecoratifs.fr/francais/qui-sommes-nous/editions/mode-et-textile/madeleine-vionnet-puriste-de-la-mode), magnifique catalogue de la grande et superbe exposition qui lui fut consacrée en 2009 au musée des Arts Décoratifs, à Paris.

Madeleine Vionnet, ma mère et moi, un témoignage de la journaliste et écrivain Madeleine Chapsal, filleule de la créatrice et fille de Marcelle Chaumont, publié en 2010 (https://livre.fnac.com/a3117230/Madeleine-Chapsal-Madeleine-Vionnet-ma-mere-et-moi).

 

 

2 commentaires

  1. Marylène dit :

    Passionnant quelle production annuelle un record ??? Belle vie d’une aventurière dans l’univers masculin …

Laisser un commentaire

Formulaire de commentaire

Les champs marqués (*) sont requis.

© 2017 Géraldine Couget "Ma plume au service de vos écrits". Propulsé par WordPress and WP Engine. Editor par AWESEM.

Retour en haut.

UA-36557370-1