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La comtesse Báthory, Dracula au féminin ou innocente victime ?

Elizabeth_Bathory_Portrait

Portrait supposé d’Élisabeth Báthory, la comtesse sanglante.

Ses surnoms en attestent : la réputation d’Erzsébet (hongrois pour Élisabeth, prononciation : ergébette) Báthory, née le 7 août 1560 à Nyírbátor, en Hongrie, était pour le moins exécrable. Comtesse sanglante, comtesse Dracula… S’agissait-il de la première femme tueuse en série ? Et pourquoi aurait-elle décimé les jeunes paysannes de son domaine, puis les héritières de la petite noblesse locale ? Les mauvaises langues disent que c’était pour se baigner dans leur sang, afin de rester éternellement jeune… Alors, info ou intox ?

Élisabeth Báthory grandit dans le château d’Ecsed, aujourd’hui situé dans le comitat hongrois de Szabolcs-Szatmár-Bereg, dans le nord-est du pays. À onze ans, on la fiança au comte Ferenc Nádasdy, de cinq ans son aîné. Leurs épousailles furent célébrées en mai 1575. Pour ses noces, Élisabeth reçut en cadeau de la part de son jeune époux le château de Csejte, près de Trecsén — aujourd’hui situé en Slovaquie —, ainsi que les douze villages et les champs avoisinants. Une propriété que le jeune homme avait achetée au souverain Rodolphe II du Saint Empire. Cultivée, Élisabeth lisait et écrivait en au moins quatre langues. Avec Ferenc, ils eurent six enfants, dont seuls trois atteignirent l’âge adulte : deux filles, Anna et Katalin, et un garçon, Pál.

Doté d’un tempérament belliqueux, courageux mais cruel, l’époux d’Élisabeth fut nommé en 1578 commandant en chef des troupes hongroises. Le pays se trouvait alors sous le joug d’un conflit âpre et sanglant opposant les Habsbourg aux Ottomans, suite à la défaite hongroise de Mohács en 1526 — véritable catastrophe nationale qui eut pour principal effet la disparition de la Hongrie indépendante. La question de la frontière entre la Hongrie royale, appartenant désormais aux Habsbourg, et la Hongrie ottomane, faisait depuis lors rage.

Pendant que Ferenc passait son temps à guerroyer les Turcs, Élisabeth, livrée à elle-même, se chargea de la gestion du domaine, et ce avec une grande efficacité. Même si elle était éloignée des combats, elle en subissait aussi les conséquences. Par exemple, en 1599, elle prit sous sa protection les veuves des villageois tués par l’assaillant turc, qui avaient tout détruit sur leur passage, saccageant et mettant le feu aux habitations, ainsi que les femmes et les jeunes filles violées et dépouillées de toutes leurs possessions par l’envahisseur. C’est à partir de ces années-là que la réputation d’Élisabeth prit des teintes de plus en plus sombres… Ainsi, entre 1602 et 1604, un pasteur luthérien se rendit plusieurs fois jusqu’à Vienne pour se plaindre publiquement des atrocités que commettrait sur ses terres la comtesse Báthory. Sans doute protégée par son nom ainsi que par l’influence de son époux, Élisabeth ne fut pas mise en danger par ces accusations. Du moins pas immédiatement.

En 1604, Ferenc rendit l’âme dans sa ville natale de Sárvár, aujourd’hui dans l’ouest de la Hongrie, sans doute des suites d’une blessure de combat — même si d’autres raisons ont été invoquées, dont certaines plus sulfureuses. Ainsi, il aurait succombé aux coups portés par une prostituée, ou encore à ceux de Giorgio Basta, un général du Saint-Empire Romain Germanique d’origine albanaise et gouverneur de Transylvanie de 1601 à 1604. À partir de cette disparition, Élisabeth régna seule et en maîtresse-femme sur ses terres. Six ans plus tard, les allégations sur les monstruosités dont se serait rendue coupable la comtesse la rattrapèrent cependant. Enfin convaincu d’agir, l’empereur Matthias Ier chargea le Palatin de Hongrie — le plus haut dignitaire du royaume après le roi —, György Thurzó, de mener l’enquête. Ce dernier rendit une visite surprise à la comtesse au début de l’année 1610, puis chargea deux notaires de rassembler des preuves à charge.

Quelles étaient donc les atrocités en question ? Passages à tabac, brûlures et mutilations en tout genre, morsures, exposition au froid, ou encore dénutrition, le tout jusqu’au trépas… Les premières victimes de la comtesse auraient été, pour commencer, de jeunes paysannes de la région, devenues servantes au château, car attirées par une promesse de bonne paie. Puis il se serait agi de filles de la petite noblesse venues au château pour apprendre l’étiquette dans le gynécée d’Élisabeth.

Comme il était impensable de jeter l’opprobre sur la très influente famille Báthory, le Palatin n’attendit pas que les conclusions des deux notaires soient rendues pour commencer à négocier avec Élisabeth, son fils Pál et ses deux gendres. Après la découverte sur les terres de la comtesse de cadavres de jeunes filles portant des traces de blessures, des poursuites furent engagées contre elle et quatre membres de son personnel. Ces derniers furent torturés pour les aider à « cracher leur Valda » et ainsi obtenir les preuves nécessaires à une inculpation, puis à un jugement de mise à mort par les flammes pour trois d’entre eux en janvier 1611. La comtesse, elle, fut assignée à résidence ad vitam æternam.

Pendant les quatre années suivantes, Élisabeth resta enfermée dans une suite de son château de Csejte, recevant à manger par une petite fente. Elle y mourut à cinquante-quatre ans, le 21 août 1614. Qu’est-ce qui avait bien pu pousser la comtesse à se livrer à de telles monstruosités ? Et était-ce seulement avéré ? Comme nous le soulignions précédemment, aucune preuve réelle de sa culpabilité ne fut jamais apportée, et les soi-disant aveux de ses « complices » furent tous obtenus sous la torture. En réalité, il s’agissait probablement d’une affaire de gros sous et d’influence politique. La fortune de la comtesse était en effet conséquente et celle-ci exerçait un pouvoir qui pouvait en déranger certains. D’après un historien hongrois, László Nagy, l’affaire n’aurait été que le fruit d’une conspiration majeure contre la comtesse : les chefs d’accusation auraient été inventés par des membres de sa famille pour la protéger de l’accusation suprême de haute trahison. La comtesse nourrissait en effet le projet de mettre sa fortune au service de la lutte menée par son cousin Gábor Báthory contre les Habsbourg.

Le déshonneur dont souffrit de son vivant Élisabeth, sans doute victime d’une machination, ne cessa point avec sa mort. Son âme était sans doute destinée à errer pendant des siècles en enfer… En effet, non contents de lui avoir attribué des crimes sans doute imaginaires, les ecclésiastiques en remirent une couche plus d’un siècle après la mort de la comtesse. La légende d’une Élisabeth Báthory amatrice du sang de jeunes vierges pour rajeunir naquit en 1729 de la plume d’un prêtre jésuite. Ce dernier s’appuyait sur de soi-disant témoignages obtenus sous la torture des quatre complices présumés de la châtelaine afin qu’ils avouent la « vérité ». Et en dépit du fait que dès le début du XIXe siècle, les historiens démentirent cette thèse, elle s’inscrivit dans les mémoires, s’ancrant encore davantage dans l’imaginaire populaire avec la mode des vampires et notamment l’avènement de Dracula dans la littérature.

Peut-on le blâmer ? L’idée d’un vampire au féminin, d’une tueuse en série obsédée par sa beauté, a de quoi séduire, admettons-le. L’imaginaire populaire fit donc d’Élisabeth une furie qui, refusant de voir son visage se flétrir sous le poids des ans, brisait systématiquement tous les miroirs. Toujours d’après les élucubrations jésuitiques, un jour, une servante lui ayant tiré les cheveux alors qu’elle la peignait, Élisabeth frappa cette dernière ; du sang de la jeune fille tomba sur la main de la comtesse. Celle-ci eut l’impression que sa peau s’en trouvait miraculeusement embellie ! Voulant découvrir le secret de jouvence de sa servante, elle la tua séance tenante pour pouvoir se baigner dans son sang… Jamais satisfaite, en voulant toujours plus, la comtesse sanglante s’attaqua aux jeunes vierges des alentours afin de prendre des bains d’hémoglobine et rajeunir encore et encore. À l’instar d’un Nosferatu, elle buvait aussi ce sang, parfois directement du corps de ses victimes. L’appétit de la comtesse allant croissant, elle trucida bientôt toutes les proies de la région et ouvrit même une école pour jeunes filles, afin d’attirer de nouvelles victimes. La légende lui attribua ainsi plus de six cents homicides, dont elle aurait gardé la trace dans un carnet secret, bien entendu jamais retrouvé. Il va sans dire que les historiens modernes rejettent aujourd’hui ces chefs d’accusation jamais prouvés et totalement fantaisistes.

Pourtant, la légende de la comtesse sanglante n’a jamais cessé d’exister, inspirant auteurs de bande dessinée, écrivains, musiciens et même créateurs de jeux, sans oublier les cinéastes. En 2009, Julie Delpy endossa ce rôle mythique dans son film « La comtesse » (https://www.youtube.com/watch?v=jNzspu6icv8), qui mérite le détour. Même si la vérité ne sera jamais connue, gageons que le souvenir et la légende d’Élisabeth seront encore bien présents dans les siècles à venir. Ne dit-on pas que certains vampires vivent éternellement, au fin fond des ténèbres ?

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