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Kurt Weill ou la musique à fleur de peau

Kurt-Weill

À 28 ans, Kurt Weill triomphait en Allemagne, avant la fuite devant les chemises brunes…

Ses œuvres, savant mélange de pure tradition classique et de sonorités plus modernes et populaires, constituent son plus bel héritage. Certains de ses morceaux, comme « Alabama Song », « September Song » ou encore « Mack the Knife », sont devenus des classiques, régulièrement revisités par des musiciens d’horizons très divers. Kurt Weill, auteur notamment d’opéras et de comédies musicales, vivait pour son art, qu’il considérait non seulement comme un mode d’expression, mais aussi une façon de critiquer la société.

Kurt Julian Weill naquit dans une famille juive allemande le 2 mars 1900 à Dessau (Saxe-Anhalt), dans l’empire du kaiser Guillaume II. Troisième de quatre enfants (deux frères aînés, une petite sœur), il avait pour père Albert Weill, chantre à la synagogue de la ville et compositeur, principalement de musique liturgique. C’est sans doute grâce à ces gènes paternels que le petit garçon fit montre dès son plus jeune âge d’un don réel pour la musique. Kurt commença à jouer du piano à cinq ans et fit ses premiers essais de composition vers douze ans, donnant des représentations dans la maison familiale. C’était écrit : il serait musicien.

En 1918, le jeune homme démarra ses études de musique à l’école supérieure de Berlin. Il suivit ainsi les prestigieux cours de théorie et de composition du maître de chapelle Albert Bing, mais il n’appréciait guère les méthodes trop académiques de l’établissement. En 1920, il partit à Lüdenscheid (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) pour une saison en tant que chef d’orchestre du tout nouveau théâtre municipal. De retour à Berlin, il fut accepté dans la classe de composition de l’Italien Ferruccio Busoni, un pas essentiel pour le développement de ses œuvres à venir. À cette même époque, la conscience politique de Kurt Weill s’aiguisa. En 1922, il rejoignit un groupe de militants de gauche, Novembergruppe.

Au début de 1924, il fit la connaissance par l’intermédiaire d’un chef d’orchestre de l’auteur dramatique Georg Kaiser, avec qui il développa une longue et fructueuse collaboration. Cette rencontre professionnelle fut aussi le prélude à un lien amoureux marquant et fondateur, puisque c’est grâce au dramaturge que Kurt Weill rencontra sa future femme, Lotte Lenya. Le couple convola en justes noces en 1926. Pour vivre, en attendant la reconnaissance du public et des professionnels, Kurt, tout en composant, commença à jouer de l’orgue à la synagogue et du piano dans une brasserie. Il donnait en outre des cours de théorie musicale, puis écrivit plusieurs années durant des critiques musicales pour une émission hebdomadaire de la radio allemande. À l’origine, ses œuvres de jeunesse étaient très influencées par Gustav Malher, Igor Stravinsky et Arnold Schönberg, avant que petit à petit, l’emprise du théâtre musical n’eût raison de la tradition. Dès l’âge de dix-neuf ans, Kurt Weill avait d’ailleurs décidé que le théâtre musical serait sa vocation.

Au milieu des années 1920, Kurt Weill entra dans la lumière. En 1925, il composa la cantate « Der Neue Orpheus », une pièce mettant en musique un texte du poète franco-allemand Yvan Goll. Ce fut pour le compositeur une œuvre fondatrice, celle qui préfigurait l’ambiguïté provocatrice typique de son style de composition. Il présenta son premier opéra l’année suivante à Dresde. « Le protagoniste » (« Der Protagonist »), opéra en un acte dont le livret était signé Georg Kaiser, fit sensation. Kurt Weill continua sur sa lancée créatrice, proposant au public dès 1927 un nouvel opéra, « Royal Palace », avec un livret d’Yvan Goll, puis l’année suivante « Le tsar se fait photographier », avec cette fois un livret de Georg Kaiser.

Le recours à des éléments de danse contemporaine et au music-hall américain d’une part, la collaboration avec les meilleurs auteurs de théâtre de l’époque d’autre part témoignent de la tentative déterminée de Kurt Weill de réformer la scène musicale. La meilleure preuve en fut sa fructueuse et mémorable collaboration avec le dramaturge, metteur en scène et poète Bertold Brecht, commencée en 1927 avec une commande du Festival de musique de Baden-Baden. Kurt Weill avait toujours confessé l’envie de collaborer avec l’auteur de Mann ist Mann. Sa collection de poèmes Die Hauspostille lui avait notamment laissé penser qu’ils pourraient faire de belles choses ensemble. Et c’est ainsi que les deux hommes, faits pour s’entendre sur le plan créatif, créèrent un premier chef-d’œuvre, « Mahagony ». Bertold Brecht était très influencé par le communisme. Cette rencontre changea la façon de Weill d’écrire l’opéra, les éléments théâtraux prenant une place plus forte dans son œuvre que dans un opéra classique, et renforça son goût pour la critique sociale.

Le succès de ce premier essai encouragea les deux artistes à continuer sur leur lancée. « L’opéra de Quat’sous », qui contient la chanson la plus connue du compositeur, « La complainte de Mackie » (« Mack the Knife » ou « Die Morität von Mackie Messer »), fut présenté en 1928. Cette œuvre apporta définitivement la popularité à Kurt Weill, dont la musique recevait cependant toujours un accueil mitigé de la part des autres compositeurs. Puis Weill et Brecht connurent leur apothéose créative avec « Grandeur et décadence de la ville de Mahagony », présenté en 1930 à Berlin. Ces deux œuvres recelaient une sévère (et juste) critique sociale de l’Allemagne de la République de Weimar. Les forces d’extrême droite, dont l’influence se faisait de plus en plus forte, n’appréciaient en tout cas pas du tout ce type d’expression artistique, qualifiée de « décadente ». Elles orchestrèrent des campagnes de propagande contre le compositeur et son répertoire. Sa popularité s’en ressentit et ses œuvres furent moins jouées.

Sentant le vent du désastre nazi arriver, Kurt Weill quitta précipitamment l’Allemagne en janvier 1933, suite à l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler. Direction la France, pays où son œuvre était particulièrement appréciée. La version française du film de Georg Wilhelm Pabst, « L’opéra de quat’sous », avait notamment remporté un grand succès dans l’Hexagone. De l’autre côté du Rhin, la persécution de Kurt Weill prit un tournant sérieux, quand le régime en place ordonna l’autodafé de ses œuvres, interdites d’être jouées sur le territoire allemand. Même en France, l’extrême droite essaya d’empêcher la programmation de sa production musicale. Si elle ne réussit pas à l’interdire, cela eut cependant un impact sur sa popularité.

Peu après leur arrivée dans l’Hexagone, Kurt et Lotte divorcèrent. Le musicien logea d’abord dans plusieurs hôtels, avant d’atterrir chez un couple de mécènes, Charles et Marie-Laure de Noailles. Puis il occupa une résidence à Louveciennes, dans les Yvelines, où vécut en son temps Auguste Renoir. Le musicien voyageait aussi beaucoup, rendant notamment visite à sa famille exilée en Suisse et en Tchécoslovaquie (avant d’émigrer en Palestine). Il se rendit aussi à Londres où ses œuvres étaient souvent jouées. Le Théâtre des Champs-Élysées lui commanda la musique d’un ballet avec chants, « Les sept péchés capitaux », sur un texte de Brecht, présenté en 1933. À la fin de l’année suivante, le musicien proposa sa nouvelle création, « Marie Galante », qui ne resta que trois semaines à l’affiche du Théâtre de Paris.

En 1935, Kurt Weill quitta Paris pour s’exiler encore plus loin. Il prit le bateau pour le États-Unis, accompagné de Lotte, qui ne l’avait jamais vraiment quitté. Le couple se remaria d’ailleurs en 1937… Accueilli comme un prince par le tout-New York, Kurt Weill se lança dans une carrière américaine fulgurante. Au lieu de reproduire ce qu’il savait déjà faire, le compositeur voulut s’adapter à son nouveau pays. Il étudia très sérieusement la musique populaire américaine et la culture du spectacle afin de trouver une nouvelle inspiration. Il remporta ainsi un grand succès à Broadway, notamment avec « Lady in the Dark », joué près de cinq cents fois. Cette œuvre teintée de psychanalyse était mise en mots par Ira Gerswhin. Perfectionniste, Kurt Weill tenait à faire ses propres orchestrations, ce qui était très rare à l’époque à Broadway.

Après s’être aussi essayé à la musique de film (« You and me » de Fritz Lang, 1938), une expérience qu’il ne renouvela pas, Kurt Weill participa activement à l’effort de guerre à partir de 1941. Membre de l’organisation Fight for Freedom, il écrivit notamment des chansons, dont « The Ballad of the Nazi Soldier’s Wife » avec Bertold Brecht, et prit part à de nombreux projets artistiques. En 1942, il fit un service civil d’observateur aérien et créa plusieurs œuvres en lien avec la grave situation mondiale. Son implication fut récompensée par l’obtention en 1943 de la nationalité américaine, demandée depuis 1937.

Cette même année, sa nouvelle comédie musicale, « One touch of Venus », fit un triomphe. Après la guerre, le succès de Kurt Weill ne se démentit pas. Son opéra « Street scene », créé en 1946, mêle ainsi avec adresse opéra de type européen (influencé par Puccini) et comédie musicale purement américaine. Deux ans plus tard, « Love life », nouveau musical, fut joué à Broadway plus de deux cent cinquante fois. L’année suivante, Kurt Weill présenta ce qui allait s’avérer sa dernière œuvre, une « tragédie musicale ». La genèse de « Lost in the Stars » repose en effet sur l’apartheid en Afrique du Sud et dénote même une influence africaine en termes de musique.

Alors qu’il travaillait à une nouvelle comédie musicale inspirée du chef-d’œuvre de Mark Twain, Huckleberry Finn, Kurt Weill succomba à un infarctus le 3 avril 1950, un mois après avoir fêté son cinquantième anniversaire. Sa veuve (et son interprète la plus fidèle), qui l’avait toujours beaucoup soutenu de son vivant, s’efforça après sa disparition d’encourager la connaissance de sa musique. Elle créa à cet effet la Kurt Weill Foundation For Music (http://www.kwf.org).

Mélange d’avant-gardisme et de tradition, la musique de Kurt Weill, pleine de contrastes, a influencé bon nombre de musiciens. Des Doors à Marilyn Manson, de David Bowie à Robbie Williams, de Frank Sinatra à Billie Holiday, nombreux sont les artistes à avoir voulu faire revivre pleinement l’âme tourmentée de Kurt Weill. En voici un échantillon :

— « Alabama song » : https://www.youtube.com/watch?v=EGUjGPrfA6U

David Bowie : https://www.youtube.com/watch?v=Aa44xQOdHMI

The Doors : https://www.youtube.com/watch?v=C648sopLG1I

Marilyn Manson : https://www.youtube.com/watch?v=54xl8u6LUaA

— « Mack the knife » : https://www.youtube.com/watch?v=_QXJ3OXWaOY

Robbie Williams : https://www.youtube.com/watch?v=XpkCazstUhM

Frank Sinatra : https://www.youtube.com/watch?v=IW0RgtRLd1k

Louis Armstrong : https://www.youtube.com/watch?v=UsxXEhC5eA4

Ute Lemper : https://www.youtube.com/watch?v=SHFXEPYU0FQ

— « September Song » :

Django Reinhardt : https://www.youtube.com/watch?v=s7aOnRO1v9E

Billie Holiday : https://www.youtube.com/watch?v=OgwoGwGNgFY

Lotte Lenya : https://www.youtube.com/watch?v=rdc4oBnu_fw

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