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Jules Bonnot, anarchiste ou voyou ?

Avec sa bande, il terrorisa la France cinq mois durant…

À l’aube de la Grande Guerre, il terrorisa la France avec ses complices assoiffés de sang pendant quelques mois seulement, avant de finir ses jours en hors-la-loi jusqu’au-boutiste à 35 ans à peine. Jules Bonnot avait tout du criminel, mais était-il vraiment un anarchiste ? La profondeur toute relative de ses idées politiques permet d’en douter. Ce fut en tout cas le mouvement libertaire qui lui donna le prétexte ou l’élan de se lancer à corps perdu dans la lutte contre les criantes inégalités sociales de la Belle Époque. Même si cela signifiait, pour défendre ses idéaux, d’user de la violence et de vivre sur la brèche, dans l’illégalité la plus revendiquée.

Jules-Joseph Bonnot naquit le 14 octobre 1876 dans le Doubs, à Pont-de-Roide. Il vécut une enfance miséreuse et marquée par les coups durs : quand sa mère décéda, il n’avait pas 4 ans. Il fut laissé, avec son frère aîné Justin Louis, entre les mains de leur père, un ouvrier fondeur analphabète. En dépit de son intelligence, l’enfant ne fit pas long feu à l’école et son instituteur ne le regretta sans doute pas, le qualifiant de brutal avec ses camarades, indiscipliné, insolent et paresseux. Seule solution pour le jeune Jules : entrer en apprentissage aux usines Peugeot, à 14 ans. Mais le travail difficile et ingrat, très peu pour lui ! Il ne montra aucun entrain à la tâche, bien au contraire. Comme à l’école, il se rebella contre l’autorité et n’hésita pas à donner son point de vue à ses différents patrons.

Dès ses 15 ans, il connut sa première condamnation, pour avoir pêché avec un engin prohibé. Bis repetita quatre ans plus tard à l’occasion d’une bagarre dans un bal. Entre-temps, son père s’était remarié et avait eu trois autres enfants, ouvertement détestés par le rebelle en herbe. Un jour, il frappa l’un d’entre eux et ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Bonnot père chassa définitivement son fils du foyer familial. Jules prit alors la direction de Nancy, où il s’acoquina avec une prostituée. La police repéra rapidement le proxénète en herbe, qui fut contraint de quitter les lieux.

À l’époque, le mouvement anarchiste connaissait un fort développement dans toute l’Europe et les attentats contre les personnalités de la haute société, les têtes couronnées et les hommes politiques — ainsi du président de la République, Sadi Carnot, assassiné en 1894 par un anarchiste italien — se multipliaient. Conscient de la difficulté de sa classe sociale à se sortir de la misère, Jules Bonnot embrassa cette cause avec toute sa colère et sa haine pour le système en place.

À 21 ans à peine, il écopa d’une nouvelle condamnation à quelques mois de prison pour « coups, outrage et rébellion », avant d’être appelé à la fin de l’année 1897 sous les drapeaux pour faire son service militaire. Bizarrement, il en sortit au bout de trois ans avec un certificat de bonne conduite, ainsi qu’un brevet de tireur d’élite. S’était-il assagi ? On aurait pu le croire, d’autant qu’il se maria quelques mois plus tard, en août 1901, avec une couturière nommée Sophie Burdet.

Cependant, le suicide par pendaison de son frère aîné en 1903, le cœur brisé par une déception amoureuse, ramena probablement le rebelle dans le mauvais chemin. Décidément, la vie était trop difficile et sans espoir ! Alors pourquoi ne pas faire payer tous les autres ? L’anarchisme semblait lui tendre les bras. À partir de cette époque, Jules Bonnot commença à militer sérieusement au sein de cette mouvance libertaire. Cet engagement lui valut d’être renvoyé des chemins de fer de Bellegarde, où il avait réussi à trouver un emploi. La descente aux enfers pouvait commencer.

En France, sa réputation sulfureuse le desservit tant qu’il ne put plus trouver d’emploi. Il fut contraint de tenter sa chance en Suisse voisine, où il devint rapidement mécanicien, à Genève. Quand Sophie accoucha de leur premier enfant, Émile, le couple Bonnot se réjouit. Cependant le bébé succomba au bout de quelques jours, ce qui affecta beaucoup les parents. Jules se consacra encore plus à son activité syndicale, qu’il n’avait pas abandonnée en émigrant chez les Helvètes. Bien au contraire. Tout comme en France, il fut catalogué anarchiste, ce qui lui valut une étiquette d’agitateur. Il fut bientôt expulsé de Suisse. De retour dans l’Hexagone, Jules Bonnot réussit à retrouver une place de choix, grâce à son grand talent pour la mécanique, au sein des équipes du grand constructeur automobile Berliet, à Lyon.

En février 1904, Sophie lui donna un second fils, Louis Justin. Malgré la joie paternelle retrouvée, Jules ne réussit pas à s’assagir. Au contraire, ses démons le reprirent de plus belle. Ne cessant de dénoncer toutes les injustices subies par la classe ouvrière, il déclencha et mena plusieurs grèves. De quoi déplaire profondément à ses patrons, qui le renvoyèrent à sa passion revendicatrice. La police, elle, le ficha, le qualifiant de « très violent et méchant ». Résolu à continuer la lutte coûte que coûte, Jules prit avec sa famille le chemin de Saint-Étienne.

Dans la préfecture de la Loire, il retrouva un emploi de mécanicien. Pour se loger, il fut contraint de demander l’asile au secrétaire de son syndicat, un certain Besson, qui l’accueillit chez lui avec sa famille. Son hôte se montra tellement content de donner l’asile à la famille Bonnot, qu’il décida d’en profiter pleinement : très vite, Sophie devint sa maîtresse. Le sieur Besson, craignant le courroux de l’anarchiste, décida de plier bagage, se réfugiant en Suisse avec la jeune femme et le petit Louis Justin. Désespéré, Jules envoya en vain de nombreuses missives à son épouse, qui ne revint jamais. Il ne lui restait plus que son engagement politique. De plus en plus radicalisé, il perdit son emploi.

De nouveau chômeur, dénué de toute aide, Jules Bonnot, à peine trentenaire, sombra dans la misère. Comme il fallait bien vivre, il reprit ses activités illégales, cette fois plus sérieusement. S’associant avec un jeune boulanger italien, il commit plusieurs casses. En 1910, il se rendit à Londres pour rendre visite à des collègues anarchistes. Selon la légende, c’est alors qu’il devint temporairement le chauffeur d’Arthur Conan Doyle, le père de Sherlock Holmes. Une affirmation jamais prouvée…

À la fin de l’année, le malfrat retrouva Lyon et ses activités illégales, toujours flanqué de son fidèle complice. Pour échapper à la police qui le coursait à cheval ou à vélo, Bonnot eut l’idée géniale de voler un véhicule. Les deux criminels prirent la poudre d’escampette, en direction de Paris. Pourtant Jules arriva seul dans la capitale. Platano mourut en route, dans des circonstances non élucidées. D’après Bonnot, il se blessa grièvement avec son propre revolver et en bon ami, Jules l’aida à abréger ses souffrances… Cependant, l’Italien avait une grosse somme d’argent sur lui, issue d’un récent héritage. De là à imaginer que l’anarchiste prémédita le coup, il n’y a qu’un pas.

Pendant toute l’année 1911, Bonnot développa encore ses activités criminelles, notamment à Lyon, sans laisser de côté son engagement politique. À la faveur d’une perquisition en octobre, il se réfugia à Paris. C’est ainsi qu’il fit la connaissance le mois suivant, au siège du journal L’Anarchie, de ses futurs complices et membres de la fameuse « bande à Bonnot », notamment Octave Garnier et Raymond Callemin, alias « Raymond-la-science ». Sortes de Robin des Bois de la Belle Époque, ces anarchistes pratiquaient allègrement la « reprise individuelle », une forme d’action directe consistant à voler les riches pour redistribuer aux pauvres. Ils n’attendaient que Bonnot et sa soif de vengeance pour passer à la vitesse supérieure…

Le 21 décembre 1911 au matin, les malfrats s’attaquèrent rue Ordener, dans le 18e arrondissement, à un garçon de recette de la Société Générale, et surtout à sa sacoche. Sous le feu des assaillants, l’employé de banque s’effondra sur le trottoir, grièvement blessé, tandis que Bonnot et ses sbires prenaient le large au volant d’une voiture de luxe dérobée la semaine précédente. Ce fut le premier braquage de l’histoire commis à l’aide d’une automobile, une Delaunay-Belleville, superbe limousine vert et noir. Cet exploit fit les gros titres de la presse et suer les fameuses Brigades du Tigre — le « félin » en question étant Georges Clemenceau, qui créa cette unité de la police nationale en 1907 — à grosses gouttes.

D’autant que la bande ne s’arrêta pas en si bon chemin. Dix jours plus tard, elle tenta de dérober un véhicule à Gand, en Belgique, ce qui valut à un veilleur de nuit d’être abattu. Deux mois plus tard, de retour à Paris, le bolide de Bonnot et les siens entra en collision avec un bus, place du Havre. Un policier à pied tenta d’intercepter le volant, mais il fut froidement assassiné, ce qui décupla le courroux de l’opinion publique. À l’époque, les forces de l’ordre, c’était sacré ! Le lendemain, le trio Bonnot-Callemin-Garnier s’attaqua au coffre-fort d’un notaire, mais s’enfuit quand ce dernier les surprit en flagrant délit.

Le 25 mars suivant, fort de trois autres hommes, la bande à Bonnot décida de voler une limousine dans l’Essonne. Quand le chauffeur arriva, il fut abattu séance tenante, tout comme le propriétaire de la berline. Sans doute enivrés par la violence, les six hommes s’enfuirent au volant de la De Dion-Bouton pour braquer de façon improvisée une banque de la Société Générale à Chantilly. Deux employés furent abattus et les gendarmes, sur leurs vélos et leurs chevaux, ne purent que regarder les bandits leur filer sous le nez à vitesse grand V. Cette vague de violence tenait le pays en haleine et les Français mirent de plus en plus la pression sur la police pour y mettre fin.

Le peuple ne tarda pas à être exaucé, car ce fut bientôt le début de la fin pour Jules Bonnot et ses hommes. Au mois d’avril, les forces de l’ordre réussirent à arrêter plusieurs membres de sa sinistre bande, dont une proie de premier choix : « Raymond-la-science ». Le 24, alors que le sous-chef de la Sûreté nationale effectuait une perquisition au domicile d’un anarchiste présumé à Ivry-sur-Seine, le fonctionnaire crut reconnaître l’ennemi public numéro un. Il ne s’était pas trompé. Jules Bonnot usa sans hésiter de son revolver pour le tuer et s’enfuit. Blessé à la main, l’anarchiste se réfugia chez un sympathisant à Choisy-le-Roi. Prévenue par un pharmacien à qui Bonnot avait demandé des soins, prétextant être tombé d’une échelle, la police finit par retrouver la trace du criminel trois jours plus tard, caché dans la maison d’un ami.

Aux abois, Bonnot n’eut d’autre choix que de se terrer à l’étage de la maison, encerclée par les forces de l’ordre, très nombreuses et commandées par le préfet de police en personne, Louis Lépine. Sans oublier les très nombreux badauds, venus se délecter du spectacle. Parmi les curieux, Maurice Leblanc, le père d’Arsène Lupin, et même Colette, couvrirent l’événement. L’anarchiste devenu assassin et braqueur sanguinaire allait enfin être arrêté ! Ce dernier, dans un excès de confiance ou par pure inconscience, brava parfois le danger, sortant brièvement décharger son arme sur la police depuis le balcon.

Échappant à chaque fois aux tirs nourris des forces de l’ordre, Bonnot finit par se retrancher définitivement dans son refuge, où il commença à rédiger son testament : « Je suis un homme célèbre, la renommée claironne mon nom aux quatre coins du globe et la publicité faite par la presse autour de mon humble personne doit rendre jaloux tous ceux qui se donnent tant de peine à faire parler d’eux et qui n’y parviennent pas ! Ce que j’ai fait, dois-je le regretter ? Oui, peut-être, mais s’il me faut continuer, malgré mes regrets je continuerai […] J’ai le droit de vivre. Tout homme a le droit de vivre et puisque votre société imbécile et criminelle prétend me l’interdire, eh bien, tant pis pour vous tous. »

Pour mettre fin à ce siège de plus de vingt-quatre heures, la police fit finalement sauter la maison — de la dynamite contre un anarchiste… un comble ! — blessant grièvement Bonnot, qui décéda le jour même à l’Hôtel-Dieu. Ses deux derniers complices, dont notamment Octave Garnier, trouvèrent la mort sous le feu nourri de la police deux semaines plus tard. Ainsi s’acheva la traque d’un homme haï de (presque) tous. Ce fut aussi la première enquête de police contemporaine, qui fit appel à l’utilisation des empreintes digitales et expérimenta la collaboration transfrontalière avec la Belgique.

Le nom de Jules Bonnot résonna encore pendant de longs mois dans la mémoire des Français, et notamment pendant les procès de ceux des membres de sa bande qui avaient été arrêtés plusieurs mois auparavant. Ainsi, « Raymond-la-science » écopa de la peine de mort et fut guillotiné le 21 avril 1913. Moins de dix ans plus tard, les surréalistes, dont Aragon, revisitèrent le « mythe » Bonnot, dont le nom fut choisi ensuite en mai 1968 par des situationnistes et des anarchistes pour rebaptiser la salle qu’ils occupaient à La Sorbonne. La même année, le chanteur populaire et si peu subversif Joe Dassin s’empara lui aussi de la légende criminelle dans sa chanson « La bande à Bonnot » (https://www.youtube.com/watch?v=CMtgvx87XNQ).

Les curieux pourront contempler quelques mèches de cheveux du criminel, conservées au musée de la préfecture de police de Paris (http://www.lepoint.fr/culture/video-les-incroyables-tresors-de-l-histoire-la-meche-sanglante-de-jules-bonnot-abattu-en-1912-30-10-2013-1749766_3.php). Et pour découvrir Bonnot sous son jour sans doute le plus fidèle, on peut lire Mémoires d’un révolutionnaire et autres écrits politiques 1908-1947, signé Victor Serge, un journaliste de L’Anarchie qui fut un intime de la bande (http://livre.fnac.com/a1222315/Victor-Serge-Memoires-d-un-revolutionnaire). Enfin, La bande à Bonnot à travers la presse (http://www.fage-editions.com/livre/la-bande-a-bonnot-a-travers-la-presse-de-lepoque/) souligne l’impact médiatique sans précédent de l’anarchiste et de ses acolytes : une première alors que la presse à grand tirage et la photographie se développaient plus vite que l’éclair…

2 commentaires

  1. Mariette dit :

    Encore un trés bel article :-). J’y aurais ajouté une ou deux photos, notamment une des voitures citées… 🙂

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