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Joseph Roth ou la nostalgie d’un empire disparu

Joseph_Roth_(1926)

Joseph Roth en 1926.

Né juif, puis converti à l’âge adulte au catholicisme, d’abord communiste avant de devenir un fervent défenseur de la monarchie austro-hongroise, l’écrivain Joseph Roth fut toute sa vie durant pétri de contradictions, de doutes et d’angoisse. Écrasé par un sentiment de culpabilité aux racines familiales, chantre de la désespérance, il laissa une œuvre littéraire magistrale, aux accents nostalgiques d’un territoire entré dans la légende, puisqu’englouti par l’Histoire. Auteur prolifique (une quinzaine de romans, des nouvelles et des essais), il mourut tragiquement à Paris.

Moses Joseph Roth vit le jour dans une famille juive de langue allemande le 2 septembre 1894 à Brody. Cette petite ville très proche de la Russie, située en Galicie — une région appartenant alors à l’empire austro-hongrois (désormais ukrainienne) —, comportait alors une forte communauté juive. Le futur écrivain naquit dans des circonstances douloureuses pour sa mère, Maria (née Grübel), car son époux, Nahum, représentant d’une firme de céréales de Hambourg, la quitta avant la naissance de leur fils, dans des circonstances mystérieuses. Ce hassidique orthodoxe aurait été pris d’un accès de folie lors d’un voyage en Allemagne pour son travail. Il aurait ensuite été emmené dans un sanatorium pour y recevoir des soins, puis confié à un « rabbin miraculeux ». Une chose est sûre : il ne revint jamais à Brody.

Selon la tradition et les coutumes des Juifs orthodoxes de Galicie, la démence entraînait des répercussions graves sur les perspectives matrimoniales de la descendance. Pour éviter que le mauvais sort ne s’abatte sur elle, la famille préféra donc prétendre que Nahum s’était suicidé par pendaison. L’absence paternelle inscrivit en tout cas un fort manque chez le petit Joseph, qui s’inventa une paternité tour à tour noble, militaire ou industrielle, polonaise ou autrichienne. Il alla jusqu’à se prétendre enfant illégitime !

Même s’il racontait volontiers que son enfance avait été marquée par la pauvreté, Joseph Roth grandit plutôt dans des circonstances matérielles modestes, mais agréables. Sa mère, qui avait du personnel, était issue d’une famille de commerçants. L’enfant prit même des cours de violon. En revanche, leur situation sociale était, elle, fortement perturbée. Toujours mariée, Maria ne pouvait en effet divorcer, une opération soumise à la réception d’une lettre de séparation de son époux… Mission impossible !

Unique élève juif du lycée du Prince Impérial de Brody, Joseph excellait dans de nombreuses matières, tout particulièrement l’allemand. Il obtint son baccalauréat avec la mention « sub auspiciis imperatoris », l’une des plus hautes distinctions de l’empire d’Autriche. De tempérament réservé, considéré par certains camarades comme arrogant, Joseph commença à écrire des poèmes au lycée. En 1913, il partit étudier à Lemberg (aujourd’hui Lviv, en Ukraine), s’installant chez son oncle maternel Siegmund Grüber. À l’aube de la Première Guerre mondiale, l’empire dirigé par le vieux François-Joseph vacillait sur ses fondations et cette ville l’illustrait bien : Lemberg était alors en proie aux tensions entre nationalités et différents courants juifs (sioniste, hassidique et haskala).

Attiré par la langue allemande, dans laquelle il avait suivi tous les cours au lycée, Roth quitta Lemberg — où le polonais était depuis quarante ans la langue d’enseignement — pour Vienne, afin d’y passer le semestre d’été 1914… Il resta finalement là-bas, où sa mère le rejoignit le semestre suivant, fuyant la guerre. Une tante, Rebecca, emménagea aussi avec eux. Dénué de revenus, hormis l’aide aux réfugiés perçue par Maria et les rares envois de l’oncle Siegmund resté en Galicie — alors occupée par les Russes —, le trio vivait dans des conditions misérables. Petit à petit, ce dénuement laissa cependant la place à une situation quelque peu meilleure : Joseph, qui étudiait la germanistique, décrocha des bourses, puis des positions de précepteur.

Comment un homme dans la fleur de l’âge tel que notre futur écrivain échappa-t-il aux tranchées ? Déclaré inapte à combattre, le jeune homme avait adopté au départ une attitude pacifiste et de profond désespoir. Puis il changea d’avis, terrassé par tous les changements sociétaux induits par le conflit. Décidant de s’engager volontairement en mai 1916, il dut d’abord suivre une formation à Vienne. Six mois plus tard, la disparition à quatre-vingt-six ans de l’empereur François-Joseph, qui régnait depuis 1848 sur l’empire — devenu la double monarchie austro-hongroise en 1867 à la faveur du compromis signé avec Budapest —, marqua profondément Joseph. Le jeune homme suivit avec une grande tristesse le cortège funèbre dans les rues de la capitale, à l’instar de ses autres camarades soldats stationnés là-bas. Il saisit très vite la dimension métaphorique de ce décès, qui matérialisait la fin inéluctable de l’empire autro-hongrois. Une allégorie qu’il utilisa dans ses romans, notamment les plus célèbres : La marche de Radetzky et La crypte des Capucins.

En 1917 et jusqu’à l’armistice, Joseph Roth fut affecté au service de presse de Lemberg, en Galicie. Il rentra ensuite à Vienne, dans l’espoir de reprendre ses chères études. Mais la situation économique catastrophique de l’Autriche le vit contraint de travailler pour gagner sa vie. En 1919, il intégra un quotidien, Der Neue Tag, dont tous les journalistes étaient des piliers du café Herrenhof. C’est là qu’il fit la connaissance de sa future épouse, Friederike Reichler, surnommée Friedl. Ils se marièrent le 5 mars 1922 à Vienne.

Der Neue Tag ayant cessé sa parution, Joseph Roth n’eut d’autre choix que de quitter Vienne en 1920 pour Berlin, où il contribua à collaborer à plusieurs publications, dont le fameux Frankfurter Zeitung. Il continua aussi à écrire en Autriche, allant d’un pays à l’autre en fonction de la situation économique, les deux pays étant fortement touchés par l’inflation galopante. Professant des idées clairement socialistes, membre du Groupe 1925, qui réunissait des écrivains de gauche, le jeune homme était volontiers surnommé « Joseph le rouge », sans doute un jeu de mot avec son patronyme, qui signifie, sans le « h », « rouge » en allemand…

Le premier roman de Joseph Roth parut en 1923 dans l’Arbeiter Zeitung, à Vienne, sous forme de feuilleton : La toile d’araignée ne fut jamais terminé. Il publia ensuite deux autres romans l’année suivante, Hôtel Savoy et La rébellion, dans lesquels ses héros se rebellent contre l’ordre établi et rejettent la religion. Nommé correspondant du Frankfurter Zeitung à Paris à partir de 1925, Joseph Roth tomba amoureux de la capitale française, se qualifiant même de « Français de l’Est ». Alors qu’il envisageait de rester de façon permanente dans l’Hexagone, voire d’écrire un jour dans la langue de Molière, il déchanta quand il fut remplacé au bout d’un an par le journal.

Pour compenser cette déconvenue, le quotidien lui proposa de parcourir l’Europe pour une série de grands reportages de 1926 à 1928, notamment en Union Soviétique. Ce périple lui inspira son roman Le Prophète muet, écrit sur Trotski entre 1927 et 1929, témoignage de la déception du journaliste quant au régime communiste. Est-ce à partir de cette époque que Joseph Roth amorça sa reconversion politique ? Il fit en effet volte-face, devenant un fervent défenseur de feu la monarchie autrichienne. En 1930 parut son neuvième roman, Job, roman d’un homme seul, à travers lequel il témoigna de sa recherche d’un père à aimer. Abandonné par le sien, il ne supportait plus ce qu’il considérait comme la seconde désertion de sa vie : la disparition tragique de l’empire austro-hongrois. L’idéalisation de l’ancien régime des Habsbourg et l’amour de la patrie devinrent dès lors les piliers fondateurs de son chef-d’œuvre, La marche de Radetzky, paru en 1932. La crypte des Capucins (où gisent les empereurs d’Autriche) publié en 1938, est considéré comme le prolongement de ce roman, puisque le dernier des von Trotta, la famille portraiturée dans La marche de Radetzky, en est le héros.

En dépit d’une carrière un peu instable, Joseph Roth rencontra le succès de son vivant, jouissant de la reconnaissance de ses pairs journalistes. Mondain, il appréciait son mode de vie sans repos, qui le voyait sans cesse en mouvement, parti en voyage. Friedl, son épouse, qui n’avait rien d’une intellectuelle, ne partageait en revanche pas son amour d’une telle existence. En outre, elle devait subir l’ire de Joseph, qui se montrait très jaloux à son égard. La jeune femme montra bientôt les signes avant-coureurs d’une terrible psychose, la schizophrénie. En 1928, le diagnostic fut confirmé et Friederike internée. Quand il apprit qu’il s’agissait d’un mal incurable, Joseph fut terrassé par le chagrin et… la culpabilité. Se souvenant de la malédiction divine des Juifs hassidiques de Galicie concernant la démence, il se sentit responsable du sort de sa femme. Ce sentiment le rongeait de l’intérieur, l’incitant à boire plus que de raison. Si la pauvre Friedl passait d’asile en sanatorium, sa santé ne s’améliorait pas pour autant. Quand ses beaux-parents émigrèrent en Palestine en 1935, Joseph demanda la séparation. En 1940, la trace de la malade disparut après son envoi à Linz par les Nazis. Elle fut très probablement euthanasiée le 15 juillet 1940…

Le 30 janvier 1933, funeste jour de l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir en Allemagne, Joseph Roth quitta définitivement le pays. Ses écrits, considérés comme dangereux par le nouveau régime, furent bientôt brûlés avec ceux de grands intellectuels allemands comme Karl Marx, Siegmund Freud ou encore Heinrich Mann. Roth se réfugia à Paris, mais incapable de rester au même endroit, il entreprit des déplacements en Autriche, en Pologne et aux Pays-Bas. Il passa quelques mois sur la Côte d’Azur en 1934-1935 et continua à écrire et à être régulièrement publié, notamment en Hollande. Dans ses textes, il professait ouvertement son amour de la monarchie et l’importance de l’Église catholique, à laquelle il s’était converti. Pour lui, il s’agissait là des deux seules forces capables de renverser la peste brune. Pendant les dernières années de sa vie, Joseph Roth poursuivit son obsession de la restauration de la monarchie, rêvant de voir l’héritier du trône, Otto de Habsbourg, prendre la place du chancelier autrichien. Il se rendit même à Vienne en février 1938, peu de temps avant l’Anschluss, pour persuader ce dernier d’abdiquer en faveur du fils aîné du dernier empereur, Charles IV. Mais sa mission échoua : il ne réussit pas à rencontrer l’homme d’État. Sur les conseils de la police de Vienne, il plia rapidement bagage pour regagner Paris. De retour en France, il ne ménagea pas ses efforts pour que naisse une Légion autrichienne dont le but aurait été de libérer l’Autriche du joug nazi.

Son moral en berne et ses abus alcoolisés rendaient la situation morale et physique de l’écrivain aux abois encore plus difficile. En dépit du soutien financier de Stefan Zweig, son compatriote lui-même en exil, Joseph Roth survivait dans un hôtel miteux parisien de la rue de Tournon, qu’il dut quitter en catastrophe en 1939, l’édifice devant être détruit en raison de son insalubrité. Cette nouvelle disparition résonna tragiquement pour l’écrivain avec les autres écroulements de sa vie. C’était comme si une fois encore, on le privait de pays. En mai de la même année, pris de delirium tremens, il fut admis à l’hôpital Necker, qui accueillait alors les indigents. Il y décéda le 27 d’une double inflammation des poumons et fut enterré trois jours plus tard au cimetière de Thiais, en banlieue parisienne.

Dans l’un de ses derniers écrits, considéré comme son testament, La légende du Saint buveur (1939), Joseph Roth qualifiait la mort de douce et de belle. Elle le prit dans sa quarante-cinquième année.

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