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Ignace Semmelweis, le médecin qui sauva les parturientes

Ce grand médecin découvrit avant tout le monde l’existence des microbes.

Comme l’écrivit Céline, qui consacra en 1930 sa thèse de doctorat au destin tragique d’Ignace Semmelweis, ce médecin hongrois avait « touché les microbes sans les voir ». Découvreur des maladies nosocomiales, le scientifique fut jalousé et violemment combattu par la plupart de ses collègues viennois, qui refusaient d’accepter le fait qu’ils puissent véhiculer sur leurs mains des particules invisibles donnant la mort. Pourtant, Semmelweis avait tout simplement découvert les microbes. En exigeant que le personnel médical lave systématiquement ses mains avant d’aider les femmes à accoucher, il réduisit considérablement le taux de décès parmi les parturientes. Mais cette grande avancée médicale lui valut le rejet de la communauté scientifique et une fin de vie tragique.

Ignace Philippe Semmelweis naquit le 1er juillet 1818 à Buda, en Hongrie, au sein d’une famille aisée. Son père était un épicier d’origine allemande. En 1837, le jeune homme obtint sa licence en droit, et pour faire plaisir à sa famille, qui le voyait déjà avocat militaire dans l’administration autrichienne, Ignace poursuivit ses études à Vienne. À son arrivée dans la capitale impériale, il assista à l’autopsie d’une femme décédée des suites de la fièvre puerpérale, autrement dit une septicémie à streptocoque. À l’époque, cette maladie infectieuse touchant les femmes ayant accouché ou victimes de fausse couche faisait des ravages. Cette expérience lui donna envie de changer son fusil d’épaule et révéla sa véritable vocation : il serait médecin. Il s’inscrivit donc à la faculté, choix que sa famille ne récusa apparemment pas.

Sensible aux moqueries de ses camarades étudiants qui se gaussaient de son maladroit accent allemand, le jeune homme décida de rentrer au pays en 1839 pour y poursuivre ses études. Mais insatisfait des moyens proposés à Budapest, il dut se résoudre à revenir en Autriche deux ans plus tard, où il s’inscrivit à la Seconde école de médecine de Vienne, un établissement qui allait devenir très réputé. Ignace y côtoya de grands professeurs, avec lesquels il noua des liens forts. Il décrocha son diplôme en 1844 suite à une thèse en botanique et resta pour étudier l’obstétrique, puis les méthodes de diagnostic et les statistiques. Début 1846, il fut nommé médecin assistant au premier service d’obstétrique de l’hôpital général de Vienne, qui accueillait aussi les étudiants.

Ce fut dans cette entité que le jeune praticien se passionna pour la recherche des causes de la fièvre puerpérale, au grand dam de ses supérieurs, qui estimaient que c’était du temps perdu. Pour ces grands sages, qui opéraient en redingote, le début de la lactation, le confinement, la promiscuité ou une aération défaillante étaient les seuls coupables… Une fois nommé chef du service quelques mois après sa prise de poste, Semmelweis fut placé sous les ordres du professeur Klein. Le service de ce dernier accusait un taux de 13 % de mortalité des parturientes en raison de cette fameuse fièvre, alors que le second service d’obstétrique, dirigé lui par le professeur Bartsch, n’enregistrait que 3 % de décès de ce type… À Vienne, le bruit courait depuis longtemps que l’on mourait « plus chez Klein que chez Bartsch ». La seule différence était que chez le premier, des étudiants en médecine suivaient un enseignement, tandis que le second accueillait des sages-femmes.

Résolu à résoudre ce mystère et à sauver les futures mères d’une mort qui aurait dû être évitable — certaines femmes refusaient d’être admises dans ce service et préféraient accoucher chez elles, voire dans la rue ! — Ignace Semmelweis multiplia les hypothèses pour expliquer ce phénomène. Cependant aucune ne lui parut concluante, jusqu’au jour où il suggéra que les sages-femmes échangent leur lieu de travail avec les étudiants en médecine. Comme par miracle, le taux de mortalité des parturientes commença à se réduire. Semmelweis tenait là une piste sérieuse. L’explication se cachait-elle quelque part du côté des futurs médecins ? Cela n’eut pas l’heur de plaire à ses supérieurs, qui le révoquèrent en 1846.

L’année suivante, la mort de l’un de ses amis, un professeur d’anatomie nommé Jakob Kolletschka, donna à Semmelweis des indices encore plus intéressants. L’enseignant avait succombé à une infection contractée après s’être piqué le doigt avec un scalpel utilisé par un étudiant qui venait de procéder à une dissection de cadavre… Or l’affection qui emporta Kolletschka était très similaire à la fièvre puerpérale. Pour Semmelweis, le lien de cause à effet devint évident. Alors qu’à l’époque, l’existence des microbes n’avait pas encore été découverte, le jeune médecin comprit que c’étaient les médecins et les étudiants qui devaient transporter sur eux un agent invisible et pourtant responsable de la mort de centaines de futures mères, en se rendant de la salle d’autopsie vers le lieu des accouchements. Le seul signe de reconnaissance de cet agent de mort en était l’odeur… cadavérique.

En mai 1847, Ignace, qui avait retrouvé son poste, prescrivit l’utilisation d’une solution de lavage composée de chlorure de chaux — un déodorant utilisé pour chasser les mauvaises odeurs des égouts comme des plaies purulentes — aux étudiants comme aux médecins avant d’entrer en salle de travail. Cette demande jugée totalement excentrique les révolta et l’on murmurait inlassablement dans les couloirs : « Cet homme est fou ! » Pourtant, le taux de mortalité baissa drastiquement en quelques mois, passant à moins de 3 %, soit un taux comparable à celui observé dans la seconde clinique (à voir : https://www.reseau-canope.fr/corpus/video/semmelweis-et-l’asepsie-144.html).

Ses collègues furent impressionnés par ces résultats spectaculaires et même si Semmelweis tint à rester discret sur sa découverte, la littérature scientifique s’empara du sujet. Cependant, la théorie du médecin hongrois allait à l’encontre des dogmes alors en vigueur chez les grands scientifiques. Jalousie, envie ? Toujours est-il que pour ces derniers, les maladies étaient dues à la dyscrasie, autrement dit un déséquilibre des « quatre humeurs fondamentales ». En outre, le lavage des mains préconisé par le praticien hongrois devait durer plusieurs minutes et le produit employé avait des propriétés irritantes. Pourquoi s’embêter ?

Surtout, les médecins refusaient en bloc l’idée qu’ils puissent être en quoi que ce soit responsables de la mort de leurs patients, surtout par le biais de matières invisibles… Homme médiocre, le professeur Klein réfuta toute responsabilité : « Monsieur Semmelweis prétend que nous transportons sur nos mains de petites choses qui seraient la cause de la fièvre puerpérale. Quelles sont ces petites choses, ces particules qu’aucun œil ne peut voir ? C’est ridicule ! Les petites choses de Monsieur Semmelweis n’existent que dans son imagination ! » Malheureusement, la théorie de Semmelweis manquait cruellement de bases scientifiques.

Pourtant, le jeune homme ne s’avoua pas vaincu. En 1848, il développa le recours à sa solution lavante à tous les instruments entrant en contact avec les accouchantes et ordonna l’isolement des femmes malades : le taux de mortalité fut alors proche de zéro. De quoi donner envie au grand professeur Joseph Skoda, l’un des protecteurs de Semmelweis, de publier enfin ses résultats. Cependant, les querelles internes à l’université et dans la bureaucratie autrichienne entraînèrent le rejet du ministère de l’Instruction publique. Les libéraux venaient en effet de perdre la révolution de 1848 et les conservateurs détenaient le pouvoir. Résultat, le professeur Klein ne renouvela pas la nomination de Semmelweis au sein de son service d’obstétrique, que celui-ci quitta en mars 1849.

Pour prouver qu’il avait raison, le médecin hongrois, fort blessé dans son orgueil, commença à faire des expérimentations sur les animaux. Poussé par ses quelques soutiens, il accepta de donner en mai 1850 une conférence sur l’origine de la fièvre puerpérale à toute la communauté médicale viennoise. Un mois plus tard, on lui accorda enfin un poste de professeur non rémunéré (privatdozent) en obstétrique. Et alors que ses partisans continuaient à « faire le buzz » pour faire valoir la théorie de leur protégé, ce dernier céda à ses difficultés financières et quitta précipitamment la capitale de l’empire pour rejoindre la Hongrie.

À la tête d’une maternité de Pest de 1851 à 1857, Semmelweis appliqua sa théorie et vit le taux de mortalité se réduire là aussi miraculeusement. Un décret gouvernemental rendit même obligatoire le lavage de main dans tous les hôpitaux et lieux médicaux. Ignace, qui développa sa propre clientèle privée, épousa une femme qui lui donna cinq enfants. Et l’université de Pest lui proposa la chaire d’obstétrique théorique et pratique en 1855. Celle de Zürich lui fit une offre similaire deux ans plus tard, qu’il déclina. En dépit de ce semblant de reconnaissance, à Vienne, il était devenu persona non grata.

En 1861, le médecin publia un essai de près de cinq cents pages présentant sa découverte et truffé de considérations un peu ironiques sur ses pairs. Cet ouvrage, L’Étiologie de la fièvre puerpérale, son essence et sa prophylaxie, reçut quelques critiques que Semmelweis prit très mal. Il y écrivait notamment : « Ce ne sont pas mes sentiments qui sont en question, mais la vie de ceux qui ne prennent pas part à la lutte. Ma consolation est dans la conviction d’avoir fondé une doctrine sur la vérité. » Il se lança ensuite dans des invectives et des diatribes contre ses collègues à la faveur de congrès ou dans des lettres ouvertes. Il va sans dire que cette paranoïa n’aida en rien l’acceptation de sa théorie par la majorité de la communauté scientifique. À force de se battre contre ses pairs, Ignace fut terrassé en juillet 1865 par ce que certains qualifièrent de dépression nerveuse — mais pour d’autres, il s’agissait de la maladie d’Alzheimer ou de démence sénile.

À l’issue d’un déplacement à Vienne qui lui fut imposé par son entourage, le médecin fut interné dans un asile où il décéda le 13 août 1865, deux semaines après son admission. Selon certaines sources, il succomba à une affection similaire à la fièvre puerpérale, un empoisonnement généralisé du sang, contracté en raison d’une blessure au doigt lors d’une opération. Mais cette hypothèse quelque peu ironique semble erronée. Semmelweis serait plutôt mort des suites d’une septicémie due aux mauvais traitements infligés après son internement.

De nos jours, les maladies nosocomiales sont plus que redoutées. Qui traiterait aujourd’hui de fou un médecin qui insisterait pour se laver les mains avant de toucher à ses patients ? On parlerait plutôt de grave faute professionnelle dans le cas contraire… Ce n’est qu’après la disparition de Semmelweis que les maladies bactériennes furent enfin découvertes, grâce notamment aux travaux de Louis Pasteur, faisant du praticien hongrois un pionnier des affections nosocomiales et des principes d’asepsie, autrement dit la lutte contre l’introduction des microbes dans l’organisme humain. Sa destinée tragique inspira Louis Destouches, le futur Louis-Ferdinand Céline, pour la rédaction de sa thèse en médecine, soutenue en 1924 (à lire : http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/L-Imaginaire/Semmelweis). Pour le futur auteur du Voyage au bout de la nuit, Semmelweis, méprisé, rejeté et incompris de son vivant, était « un héros de la vie ».

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