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Ginette Neveu ou la pureté du violon

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Ginette Neveu mourut aux côtés de Marcel Cerdan dans un crash d’avion devenu célèbre.

Ce fut l’une des plus grandes violonistes françaises du XXe siècle, si ce n’est l’une des meilleures au monde. Ginette Neveu, qui savait faire vibrer son Stradivarius comme personne, fut d’abord une enfant prodige avant de confirmer son immense talent à l’âge adulte. Pourtant, comme le dit le proverbe, les meilleurs partent toujours les premiers. Et cette virtuose ne fit pas exception à la règle. Elle quitta notre Terre à 30 ans dans un accident d’avion entré dans la légende, qui emporta aussi Marcel Cerdan.

Ginette Neveu naquit le 11 août 1919 à Paris, dernière enfant d’une fratrie de cinq, au sein du foyer de Marie-Jeanne Ronze, professeur de violon, et de Maurice Neveu, remisier en bourse (c’est-à-dire un opérateur recrutant des clients pour les agents de change en échange d’une remise d’un tiers sur les courtages effectués) et violoniste amateur. Petite-nièce de l’organiste et compositeur Charles-Marie Widor (1844-1937), l’enfant montra très tôt des aptitudes exceptionnelles pour l’instrument de prédilection de sa mère. À tel point qu’elle fit ses débuts à 7 ans et demi salle Gaveau, avec le concerto en sol mineur de Max Bruch.

Devenue l’élève du grand professeur Line Talluel, elle remporta à 9 ans le prix d’honneur de la Ville de Paris ainsi que le premier Prix de l’École Supérieure de Musique. Elle entra l’année suivante au conservatoire, dont elle reçut le premier prix au bout de huit mois de présence, à 11 ans et 10 mois seulement. Elle devint ainsi la plus jeune lauréate de cette haute distinction. Collectionnant les prix, la jeune virtuose parfit ensuite son éducation musicale en prenant des cours de composition et d’interprétation auprès de grands maîtres comme Nadia Boulanger, Jacques Thibaud ou Carl Flesch.

En 1935, elle se présenta au Concours international de violon Henryk Vieniawski à Varsovie, où son génie éblouit le jury, qui lui décerna la première place parmi cent quatre-vingts aspirants, devant la future étoile David Oïstrakh. Cette consécration donna le coup d’envoi de sa carrière internationale. Jusqu’au début de la guerre, Ginette Neveu joua devant un auditoire ébahi dans toute l’Europe et même en Union Soviétique. Son talent la conduisit aussi aux États-Unis, au Canada, et en Australie.

En 1939, elle fut recommandée par le chef d’orchestre Herbert von Karajan pour enregistrer à Berlin des œuvres, notamment de Richard Strauss, pour EMI. Mais l’éclatement de la Seconde Guerre mondiale interrompit les sessions et la jeune femme fut contrainte de rentrer à Paris. Sous l’Occupation, Ginette dut mettre sa carrière en sourdine. Fini les concerts, sauf occasionnellement, comme Salle Gaveau en 1943 ou l’année suivante à Bordeaux au bénéfice des écrivains et des musiciens emprisonnés.

L’armistice rima pour la violoniste avec la reprise totale de sa vie d’artiste. Ginette s’envola pour Londres en 1945 pour poursuivre les enregistrements démarrés à Berlin pour EMI. Elle grava ainsi plusieurs disques, dont un en 1948 accompagnée par son frère Jean, grand pianiste d’un an son aîné. Parmi ses grandes interprétations enregistrées, citons le concerto pour violon de Brahms (https://www.youtube.com/watch?v=MS2VSYV9n44), « Tzigane » de Ravel (https://www.youtube.com/watch?v=-ZdmEBHKBjA), ou encore le concerto pour violon de Sibelius (https://www.youtube.com/watch?v=7Oy24SIvesg), accompagnée pour ce dernier par l’Orchestre Philharmonia, sous la direction de Walter Susskind. Ginette joua de façon si intense pendant toute une journée pour réussir cet enregistrement programmé pendant un jour de repos entre deux concerts qu’elle se blessa au menton et au cou…

Petit à petit, les capitales mondiales reprenant leurs activités artistiques, notre virtuose fut de nouveau conviée pour jouer devant des auditoires conquis. Les connaisseurs la classaient désormais parmi les meilleurs violonistes au monde, aux côtés de ses contemporains Jascha Heiftz et Yehudi Menuhin. En 1947, Ginette séduisit l’Amérique du Sud, puis Boston et New York. Les mélomanes du pays de l’Oncle Sam l’appréciaient tant qu’elle leur accorda une tournée triomphale de soixante dates environ, dans une vingtaine de villes, entre octobre 1948 et janvier 1949. En septembre de la même année, Ginette fut l’une des têtes d’affiche du festival d’Édimbourg, où elle interpréta le Concerto de Sibelius. Un triomphe. De retour à Paris, elle se produisit le 20 octobre à la Salle Pleyel. Le public l’applaudit longuement. Avait-il le pressentiment qu’il s’agissait là de son dernier concert ? Car la virtuose ne remonterait plus jamais sur scène.

Ginette se préparait à repartir pour les États-Unis pour une nouvelle série de concerts, accompagnée de son frère Jean. Le 28 octobre, ils embarquèrent à bord d’un Constellation d’Air France, qui devait rejoindre New York. À bord, se trouvait également le boxeur Marcel Cerdan, que sa maîtresse Édith Piaf attendait avec impatience de l’autre côté de l’Atlantique. Sans oublier notamment René Hauth, le secrétaire général du quotidien Les Dernière Nouvelles d’Alsace, le peintre Bernard Boutet de Monvel, ou encore Kay Kamen, le directeur commercial des studios Disney, qui avait une peur bleue de l’avion…

L’appareil décolla peu après 20 heures d’Orly, une escale étant prévue aux Açores sur l’île de Santa Maria. Les dernières communications de l’équipage, qui demandait des instructions d’atterrissage, furent enregistrées peu avant 3 heures du matin. Puis ce fut le silence radio. Il n’y avait plus d’espoir : le Constellation s’était écrasé à 850 m d’altitude entre le pic Varra et le mont Redondo, alors qu’il tentait d’atterrir sur la piste de l’aéroport de l’île São Miguel. Personne, parmi les onze membres d’équipage et les trente-sept passagers, ne survécut à la catastrophe.

Les deux violons de Ginette Neveu furent brisés dans le crash. On ne retrouva que les étuis de son Stradivarius et de son Guadagnini, dans chacun desquels gisait un archet. Ce fut le consul de France, arrivé dès le lendemain sur les lieux de l’accident, qui retrouva la volute (sorte d’ornement en spirale de la tête du manche d’un violon) du Guadagnini, qu’avait ramassée un pêcheur. Le diplomate confia la précieuse relique au pianiste Bernard Ringeissen, qui avait bien connu Ginette Neveu. Quant au Stradivarius, on ne sut jamais ce qu’il en advint. On entendit bien dans les jours suivant le drame un paysan gratouiller les cordes d’un violon, mais personne n’essaya d’en savoir plus…

Quand les corps furent rapatriés en France, la famille de Ginette fut soumise à une nouvelle épreuve. Les ongles du cadavre qu’on leur montra étaient en effet très longs, beaucoup trop en tout cas pour être ceux d’une violoniste. Pour eux, il ne pouvait aucunement s’agir de leur fille. Après une enquête d’un mois, il s’avéra que la dépouille de la virtuose avait été confondue avec celle d’une autre victime, Amélie Ringler, déjà inhumée dans le Haut-Rhin. Le corps fut exhumé et le 28 novembre, la famille Neveu reconnut qu’il s’agissait bien de Ginette. Cette dernière put alors rejoindre son frère Jean au cimetière du Père-Lachaise, dans la onzième division. En 1952, la mère des deux artistes publia aux éditions Pierre Horay un hommage à sa fille intitulé Ginette Neveu, la fulgurante carrière d’une grande artiste.

Trente-trois ans après la catastrophe, le 30 juin 1982, Jacques Chancel reçut dans sa célèbre émission « Le grand échiquier », sur Antenne 2, l’un des grands luthiers français, Étienne Vatelot. Ce dernier, à qui la grande violoniste avait confié ses précieux violons de son vivant, aurait dû voyager aux côtés de Ginette Neveu sur le vol Paris-New York du 28 octobre 1949. Mais apparemment, la musicienne lui avait demandé de reporter son séjour. Le journaliste interrogea naturellement le luthier sur la jeune femme, avant de lui faire une surprise tout simplement extraordinaire. Jacques Chancel appela en effet sur le plateau le pianiste Bernard Ringeissen. Ce dernier remit alors à un Étienne Vatelot abasourdi la fameuse volute que le consul de France avait sauvée des mains du pêcheur portugais. Le luthier n’eut aucun mal à reconnaître la fameuse pièce, vestige d’un violon que son propre père avait vendu à la virtuose. On peut découvrir ce moment de grande émotion sur http://www.dailymotion.com/video/xjjj1a_etienne-vatelot-et-la-volute-du-guadagnini-de-ginette-neveu_music?GK_FACEBOOK_OG_HTML5=1. Et pourquoi pas lire ce dialogue en parcourant les pages du best-seller d’Adrien Bosc, Constellation (Stock, 2014), qui fait revivre les célèbres et moins célèbres disparus du crash.

Aujourd’hui, il ne reste plus de Ginette Neveu que les souvenirs de ceux qui la virent en concert — mais ils doivent se faire rares désormais — et surtout ses enregistrements, témoins immortels, eux, du talent sans pareil de la violoniste.

2 commentaires

  1. Jean-Pierre GASLAIN dit :

    Je suis bouleversé par la trop brève vie de cette immense artiste. Merci pour cet article évoquant sa brillante et trop courte carrière. Il nous reste pour l’éternité ses enregistrements.

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