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Enid Blyton, la stakhanoviste du livre

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Enid Byton écrivit environ sept cents livres !

C’est l’une des romancières pour enfants les plus connues et les plus célèbres de la planète. Érigée en véritable star de son vivant par ses petits lecteurs qui l’adulaient, très douée pour le marketing et les affaires, Enid Blyton berça l’enfance de centaines de milliers de personnes. Loin de l’image de l’auteur de livres un peu bébêtes et répétitifs, l’auteur de plusieurs centaines d’ouvrages eut une vie complexe, marquée profondément par les traumatismes de l’enfance. Et aimait-elle vraiment les enfants ?

Enid Mary Blyton naquit le 11 août 1897 à Londres, fille aînée de Thomas, un commercial, et Theresa, une mère au foyer. Peu de temps après sa venue au monde, la famille déménagea dans le Kent, où la future maman de Oui-Oui passa toute son enfance, aux côtés de ses deux petits frères, Hanly, né en 1899, et Carey, né en 1902. La petite fille développa très vite un lien très fort avec son père, qui avait monté sa propre entreprise de vente de vêtements en gros. Tous deux dynamiques, ils partageaient la soif de connaissance, un goût prononcé pour les randonnées pédestres, le jardinage, sans oublier le théâtre, la musique et la littérature. Quand Enid, alors bébé, attrapa la coqueluche, son père refusa le verdict du médecin, qui était persuadé que la petite fille mourrait avant l’aube. Déterminé à ne pas la perdre, le jeune père passa la nuit à s’occuper d’elle. Elle survécut à la maladie.

La relation de la future créatrice du Club des Cinq avec sa mère n’avait rien d’idyllique, elle. Theresa ne partageait pas non plus grand-chose avec son mari et se préoccupait uniquement de tenir correctement son foyer. Époque victorienne oblige, elle attendait de sa fille unique que celle-ci l’aide dans les tâches ménagères, mais accordait beaucoup de liberté à ses deux fils. Enid, pas une graine de femme au foyer pour deux sous, trouvait la situation très injuste. Theresa désapprouvait en outre grandement que Thomas encourage leur fille à passer son temps en forêt ou à lire, au lieu d’apprendre à s’occuper d’une maison.

Bonne élève, hormis en mathématiques, Enid adorait jouait à toutes sortes de jeux, dont notamment les échecs. Elle excellait au tennis et à la crosse (un sport collectif d’origine amérindienne), ainsi qu’en composition. Ce fut avec deux amies de son école qu’elle s’essaya l’une des premières fois de sa vie à l’écriture, publiant des nouvelles dans un magazine créé par les trois copines, intitulé Dab (reprenant les initiales du patronyme de chacune d’entre elles).

Le couple Blyton battait de l’aile. Très malheureux ensemble, Thomas et Theresa se disputaient fréquemment, ce qui traumatisa grandement leurs enfants, qui ne pouvaient s’empêcher d’entendre les violents échanges parentaux le soir venu. Une nuit, alors qu’Enid allait avoir 13 ans, ils entendirent que leur père avait une maîtresse, sa secrétaire, et qu’il allait tous les quitter pour vivre avec elle. Époque victorienne oblige (bis), Theresa obligea ses enfants à raconter aux personnes un peu trop curieuses que leur père était juste parti en voyage. Enid, toujours aussi attachée à Thomas, prit son départ soudain pour un rejet d’elle. Cette trahison laissa des traces indélébiles, affectant son développement psychique et même physique (par exemple, son utérus n’était pas celui d’une adulte, mais d’une enfant de 12 ou 13 ans, ce qui rendit plus difficile pour elle de concevoir des enfants).

Surtout, avec le départ de son père, Enid se retrouva seule face à sa mère, avec qui elle ne s’entendait toujours pas. Elle commença à s’enfermer dans sa chambre pour y écrire de façon compulsive. Dotée d’une imagination très fertile, la jeune fille avait décidé de devenir écrivain. Theresa, ne comprenant rien à cette passion, parlait de « gribouillage ». Croyant fortement en son talent, Enid ne se laissa pas influencer et envoya ses textes à de nombreuses publications. Cependant mis à part un poème, aucun de ses écrits ne trouva preneur.

En 1916, Enid devait être scolarisée dans une école de musique, car elle était également douée dans ce domaine. Pendant un temps, sa famille pensa qu’elle pourrait mener une carrière musicale, à l’instar de sa tante, la sœur de son père bien-aimé. Cependant, alors qu’elle avait passé des heures innombrables au piano, Enid décida que c’était une perte de temps, alors qu’elle pourrait se consacrer encore plus à l’écriture si elle laissait de côté la musique. Elle eut alors l’idée de s’inscrire plutôt dans l’équivalent d’une école normale primaire, pour devenir institutrice. Elle espérait ainsi être en contact avec les enfants, le lectorat qu’elle s’était choisi, afin de mieux connaître leurs centres d’intérêt et leurs goûts.

À 19 ans, Enid quitta pour toujours le domicile familial, coupant totalement les ponts avec sa mère et ses frères. Pendant ses études, elle préféra ainsi passer ses vacances chez son amie d’enfance Mary Attenborough. Elle resta cependant en contact avec son père, à qui elle rendait parfois visite à son travail, mais elle ne se résolut jamais à franchir le palier de sa maison, car elle n’avait pas accepté sa maîtresse, avec qui Thomas avait eu trois enfants. Malheureusement, la magie entre le père et la fille avait disparu et ils ne purent jamais ressusciter leur relation d’antan.

Après avoir terminé sa formation de professeur en décembre 1918, Enid commença sa carrière dans une école de garçons, avant d’être recrutée comme gouvernante d’une fratrie de quatre garçons, dans une famille du Surrey. Elle y passa quatre ans. C’est pendant cette période relativement heureuse que la jeune femme apprit le décès soudain de son père. Thomas mourut d’une crise cardiaque à 50 ans, alors qu’il pêchait sur la Tamise. En réalité, il eut une attaque alors qu’il se trouvait chez lui, avec sa nouvelle famille. Mais Theresa avait tellement peur du qu’en-dira-t-on qu’elle avait toujours déployé une folle énergie à cacher la vérité sur l’échec de son mariage. Était-ce pour éviter de parler de sa situation de famille ? Ou un mécanisme de défense face à une perte insurmontable ? Toujours est-il qu’Enid ne se rendit pas aux obsèques de Thomas.

Déterminée à réussir en tant qu’écrivain, Enid poursuivit ses efforts, qu’elle vit couronnés de succès à partir des années 1920. Ses articles et nouvelles commencèrent à être publiés dans divers magazines. Son premier livre, Child Whispers, un recueil de poèmes, parut en 1922. Le 28 août 1924, la jeune femme se maria avec Hugh Alexander Pollock, de neuf ans son aîné, un éditeur de la maison d’édition de George Newnes, qui avait commandé à Enid un livre pour enfants sur le zoo de Londres. Un vétéran de la Première Guerre mondiale, Hugh avait divorcé de sa première femme, adultérine, pour pouvoir épouser Enid.

Le jeune écrivain publia de nombreux ouvrages éducatifs dans les années 1920 et 1930. Elle eut même son propre magazine, Enid Blyton’s Sunny Stories. The Enid Blyton Book of Brownies, son premier véritable roman, fut publié, lui, en 1926. L’année suivante, Hugh offrit à sa femme une machine à écrire. Celle-ci n’apprit jamais à s’en servir correctement, écrivant toute sa vie avec ses deux index, ce qui ne l’empêchait pas de rédiger sans fautes et très rapidement. Hugh l’aida aussi à mieux comprendre les méandres de l’édition, notamment tout le côté contractuel et commercial, et fut un ambassadeur enthousiaste de ses œuvres auprès de sa maison d’édition. À la maison aussi, Hugh se montra compréhensif avec les lubies de sa femme, parfois très infantile, aimant construire des bonshommes de neige et jouer au French cricket.

Le couple emménagea en 1929 dans un magnifique cottage du XVIe siècle, dans le Buckinghamshire, qu’Enid qualifia de « maison digne d’un conte de fées ». La jeune femme, qui avait souffert de l’absence d’animaux de compagnie pendant son enfance, car interdits par ses parents, se vengea en adoptant chiens, chats, poissons et lapins, mais aussi hérissons, tortues, poules et autres canards. L’un de ses animaux favoris était un fox-terrier baptisé Bobs, qui lui inspira de nombreux textes intitulés « Letters from Bobs », y compris après la disparition du chien. Dans les années 1930, Enid réussit à avoir deux filles : Gillian, qui naquit le 15 juillet 1931, fut suivie par Imogen, née le 27 octobre 1935.

Trois ans plus tard, son premier roman d’aventure, The Secret Island (Le secret de l’île verte) fut publié. Enid passant de plus en plus de temps à écrire, elle engagea encore davantage de personnel pour s’occuper des enfants, de la maison et du jardin. Elle ne consacrait qu’une heure par jour à sa progéniture, juste après le thé. La romancière délaissait aussi son mari, lui aussi très occupé par son travail. Il passait en effet de longues heures avec Winston Churchill, qui allait publier le récit de ses souvenirs de la Grande Guerre. Ces entrevues ravivèrent le traumatisme que Hugh avait vécu et il se laissa aller à la dépression et à l’alcool, après avoir compris que le monde se préparait de nouveau à un conflit.

La Seconde Guerre mondiale n’arrêta pas la plume d’Enid, toujours aussi dynamique. On dit qu’elle écrivait entre six mille et dix mille mots par jour et parfois jusqu’à cinquante livres par an ! Elle pouvait ainsi terminer la rédaction d’un roman en cinq jours à peine. De son propre aveu, elle ne faisait pas de recherches avant de s’attaquer à l’écriture et laissait apparaître à elle ses personnages et leurs histoires simplement en fermant les yeux et en se concentrant. Cette rapidité d’exécution lui valut à partir des années 1940 d’être taxée par certains d’imposteur, qui emploierait une armée de nègres pour rédiger à vitesse grand V tous ses romans.

Pendant le conflit, tandis que Hugh faisait son devoir au sein de son ancien régiment, Enid porta le coup fatal à une union déjà en lambeaux en prenant un amant, un chirurgien nommé Kenneth Fraser Darrell Waters. De son côté, Hugh avait aussi fauté avec une romancière, Ida Crowe. Voulant à tout prix éviter que sa réputation sans tache soit ternie, Enid exigea de son futur ex-mari qu’ils divorcent pour adultère, mais celui de ce dernier seulement bien sûr ! En échange, elle lui assura qu’il pourrait voir Gillian et Imogen à sa guise.

Enid et son médecin, qui dut lui aussi divorcer, convolèrent en justes noces le 20 octobre 1943, trois jours après le mariage de Hugh avec Ida. Malheureusement, les deux filles ne revirent jamais leur père, car Enid rompit sa promesse. Tout comme avec sa propre famille, elle ne voulut plus rien avoir affaire avec son ex-mari, faisant comme s’il n’avait jamais existé. Elle s’arrangea même pour que Hugh ne retrouve pas son travail d’éditeur, menaçant le directeur de la maison d’édition d’aller publier ailleurs s’il n’obtempérait pas. Enfin comble du comble, elle donna le patronyme de Kenneth à ses deux filles ! Dans ce petit reportage de 1946, on voit l’« heureuse » famille recomposée au quotidien (https://www.youtube.com/watch?v=jKluTnhZmgM). Le jeune couple s’entendait à merveille mais connut son premier coup dur quand Enid, enceinte à près de 48 ans (!), perdit en tombant d’une échelle leur enfant, qui s’avéra être un fils.

La romancière vécut ses années les plus prolifiques dans les années 1940 et 1950, donnant notamment naissance au fameux Club des cinq (The Famous Five), sa série de vingt et un romans policiers pour enfants, Malory School (Malory Towers), qui met en scène dans six tomes des adolescentes dans un pensionnat, ou encore Le Clan des sept (The Secret Seven), une autre série de quinze romans policiers pour la jeunesse. Son personnage le plus connu, Oui-Oui (Noddy en VO), fit sa première apparition en 1949, dans The Sunday Graphic. Ce pantin de bois, illustré par le dessinateur néerlandais Harmsen van der Beek, rencontra un succès sans précédent et inspira beaucoup sa génitrice, qui publia vingt-quatre volumes.

En tout et pour tout, Enid Blyton rédigea environ sept cents livres, sans oublier des articles et des poèmes, s’adressant à une cible âgée entre 2 et 14 ans. Cette prolifération rédactionnelle fit sa fortune, entraînant la création d’une entreprise, Darrell Waters Ltd, pour gérer ses finances. On constate peu de différence entre ses manuscrits et la version finalement publiée. Il faut dire que le vocabulaire était un peu répétitif, et qu’Enid, à force d’écrire comme une stakhanoviste, se plagiait forcément elle-même. Elle ne se préoccupait pas de trouver le mot juste, de faire des effets de style ou de belles phrases, mais se laissait porter par le flot des images et des mots que produisait son imagination fertile.

En 1953, la romancière lança un nouveau magazine, Enid Blyton’s Magazine, qu’elle rédigeait de A à Z, donnant à ses petits lecteurs des conseils de vie : être gentils, obligeants et responsables et les encourageant à prendre des initiatives. Très douée, avant l’heure, pour le marketing, elle lia cette publication à la création de clubs réunissant des enfants et visant à venir en aide à de bonnes causes (les animaux, les orphelins, les enfants aveugles, etc.). Des milliers de lecteurs s’inscrivirent : Enid parlait volontiers de son « armée d’enfants ». En 1959, quand le magazine publia son dernier numéro, les différents clubs comptaient environ cinq cent mille membres et avaient levé environ 35 000 livres, soit une somme colossale pour l’époque.

C’est à cette époque que la santé d’Enid Blyton commença à se détériorer. Au début des années 1960, le diagnostic fut implacable : démence — on dirait aujourd’hui maladie d’Alzheimer. Souffrant de perte de mémoire et semblant retomber parfois totalement en enfance, la romancière publia ses deux derniers livres en 1965. Kenneth, qui souffrait, lui, d’arthrite sévère, prit un traitement qui lui détruisit les reins. Il en mourut le 15 septembre 1967. Cette perte terrible pour une femme déjà diminuée signa son arrêt de mort. Déclinant rapidement dans les mois suivants, Enid rendit son dernier souffle le 28 novembre 1968, à l’âge de 71 ans.

En dépit de critiques répétées sur son absence de talent littéraire, sur la vacuité de ses intrigues et sur le racisme et le sexisme dont feraient preuve nombre de ses romans, Enid Blyton a vendu plus de six cents millions de livres dans le monde, traduits dans près de quatre-vingt-dix langues. Elle est le quatrième auteur le plus traduit dans le monde, après Agatha Christie, Jules Verne et Shakespeare. Pour en savoir plus sur elle, vous pouvez consulter les archives de la BBC (http://www.bbc.co.uk/archive/blyton/), visionner un téléfilm de 2009, « Enid », avec Helena Bonham Carter dans le rôle-titre (https://www.youtube.com/watch?v=yflP1o4vz_E), ou consulter le site de l’Enid Blyton Society, très riche en informations (http://www.enidblytonsociety.co.uk). Ou encore pour les plus courageux, relire Le Club des Cinq ou Oui-Oui

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