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Dorothy Gibson, deux fois rescapée du Titanic

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Dorothy Gibson quitta le Titanic dans le premier canot de sauvetage.

Oubliez Leo DiCaprio/« I’m the king of the world », les cris sourds de Kate Winslet à moitié congelée sur sa planche de bois en plein Atlantique Nord (« Come back, come back! ») , ou encore le tranquille capitaine Smith attendant résigné dans sa cabine que la mort, sous forme de trombes d’eau, le prenne, tels que les a dépeints James Cameron dans son chef-d’œuvre de 1997, Titanic. Une actrice américaine, pionnière du cinéma muet, vécut à la fois la réalité du terrible naufrage du Titanic, ainsi que la fiction, quand cette catastrophe fut l’objet d’un film, sorti quelques semaines à peine après le drame. Dorothy Gibson, véritable star en son temps, fut marquée à vie par son double sauvetage du plus beau paquebot du monde. Pour elle, après cet accident traumatisant revécu ad nauseam, plus rien ne fut jamais comme avant.

Dorothy Winifred Brown naquit à Hoboken, dans le New Jersey, le 17 mai 1889. Son père, John A. Brown, mourut alors que l’enfant n’avait que 3 ans. Sa mère, Pauline Boesen Brown, épousa en secondes noces John Leonard Gibson, qui donna son patronyme à Dorothy. Dès ses 17 ans, la jeune fille, qui souhaitait devenir une artiste, se produisit sur scène, chantant et dansant dans des spectacles de music-hall, dont la comédie musicale The Dairymaids en 1907, à Broadway. À 20 ans, Dorothy devint l’égérie d’un illustrateur très en vogue à l’époque, Harrison Fisher. Pendant trois ans, le visage de la jeune femme illumina moult posters, cartes postales et autres livres, sans oublier les couvertures de succès de kiosque comme Cosmopolitan, Ladies Home Journal ou Saturday Evening Post. Cette exposition médiatique lui valut le surnom de « The Original Harrison Fisher Girl ».

En 1910, Dorothy épousa George Henry Battier, Jr., un jeune pharmacien qu’elle fréquentait depuis deux ans, mais dont elle se sépara assez rapidement, avant finalement le prononcé du divorce en 1913. Il faut dire que grâce à sa notoriété sans doute, la jeune femme nourrissait d’autres ambitions que de devenir une desperate housewife. Elle fit ses débuts devant le grand écran en 1911, devenant immédiatement une actrice de premier plan de l’une des filiales américaines d’Éclair Studios, une entreprise créée en 1907 à Épinay-sur-Seine. Elle entama en outre une liaison avec un producteur du studio déjà marié et de près de vingt ans son aîné, Jules Brulatour. Ce dernier fut l’un des cofondateurs de Universal Pictures en 1912. Dès sa première apparition, Dorothy devint une star à part entière, conquérant le public par ses qualités de jeu et son grand naturel. Son don pour la comédie était particulièrement évident, comme en témoignèrent notamment les succès Miss Masquerader (1911) ou Love finds a way (1912). La jeune actrice fit également ses preuves dans un registre plus sérieux, dont le rôle de Molly Pitcher, dans le drame historique Hands across the Sea (1911).

Mais le plus grand rôle de Dorothy, celui qui la fit vraiment entrer dans l’Histoire, fut le sien propre, celui qu’elle tint dans le premier film jamais tourné sur le naufrage du Titanic, à peine quelques semaines après la catastrophe. En effet, à l’issue de six semaines de vacances passées en Italie avec sa mère, l’actrice s’apprêtait à rentrer à Fort Lee, où se situaient les studios Éclair, pour entamer une nouvelle série de films. L’idée d’effectuer le voyage de retour à bord du plus luxueux des paquebots, qui de surcroît allait effectuer son voyage inaugural, lui sembla excellente. Dorothy et Pauline Gibson embarquèrent donc le 10 avril 1912 à Cherbourg sur le géant des mers, nouveau joyau de la White Star Line, parmi les passagers de première classe. Cette même semaine, les spectateurs américains découvrirent sur les écrans A Lucky Holdup, le nouveau succès de la comédienne.

Le soir de la collision fatale avec un iceberg, le dimanche 14 avril 1912, Dorothy jouait au bridge avec deux banquiers new-yorkais, William T. Sloper et Frederick K. Seward. Juste après l’accident, un steward demanda au trio de terminer leur partie. Mais les joueurs ne l’écoutèrent pas. Quand elle quitta enfin ses amis pour rejoindre sa mère dans leur cabine, Dorothy entendit un long craquement, puis remarqua que le pont penchait d’un côté. La jeune femme comprit que l’heure était grave et courut chercher sa mère. Les deux femmes rejoignirent le canot de sauvetage n° 7, le premier à être mis à flot. L’embarcation, prévue pour soixante-cinq personnes, descendit les vingt-quatre mètres qui séparaient le pont des embarcations de la ligne de flottaison avec seulement dix-neuf passagers… Comme le raconta l’un de ses compagnons de sauvetage, « la mer était parfaitement calme, sans la moindre vaguelette à la surface. (…) Soudain, toutes les lumières [du Titanic] se sont affaiblies. Quelques instants plus tard, [nous avons] vu la poupe du paquebot s’élever perpendiculairement au-dessus de la mer… Puis, dans un rugissement faisant penser à la chute de dizaines de milliers de tonnes de charbon sur une surface métallique de plusieurs centaines de mètres de long, le magnifique navire a sombré… Des hurlements au beau milieu de la mer calme ont succédé à l’engloutissement du paquebot ». Dorothy aussi se souvint toute sa vie de ce bruit insupportable : « Je n’oublierai jamais les terribles cris poussés par tous ces gens tombés à la mer et par ceux qui craignaient pour la vie des leurs. » Les deux rescapées furent ensuite embarquées sur le Carpathia, arrivé sur les lieux quatre heures après que le soi-disant paquebot insubmersible avait été totalement submergé par les eaux, emportant avec lui près de mille cinq cents passagers et membres d’équipage sur deux mille deux cents âmes.

Très peu de temps après son arrivée à New York le 18 avril, Dorothy reçut une proposition de son agent : jouer son propre rôle dans un film qui relaterait le naufrage. Encore traumatisée, elle hésita avant de finalement accepter. Poussant le réalisme jusqu’au bout, l’actrice accepta même de remettre les vêtements qu’elle portait quand elle quitta le navire en train de sombrer : une robe de soie blanche, sur laquelle elle avait glissé un cardigan et un manteau, et des gants. Saved from the Titanic, d’une durée de dix minutes — contre 3 heures 30 pour la version de James Cameron ! —, sortit le 14 mai 1912, soit un mois jour pour jour après la catastrophe. Il remporta un énorme succès aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France. Malheureusement, la seule copie fut détruite en 1914 dans un incendie des studios Éclair de Fort Lee. Une grande perte pour tous les spécialistes et historiens du cinéma muet. Ce film fut aussi le dernier de Dorothy Gibson, pourtant l’actrice la mieux payée à l’époque, à l’instar de sa collègue Mary Pickford. Peut-être choquée au fond d’elle-même par l’exploitation des studios des fortes émotions qu’elle avait dû éprouver en plein Atlantique Nord, la jeune femme perdit presque la raison après avoir revécu l’épreuve la plus terrible de sa jeune vie. Elle préféra quitter le monde du cinéma pour retrouver ses premières amours, le chant. Elle se produisit ainsi notamment au sein des chœurs du Metropolitan Opéra dans Madame Sans-Gêne en 1915.

En 1913, alors que Dorothy était au volant de la voiture de sport de son amant, elle provoqua un accident, tuant au passage un piéton. La presse, qui couvrit largement le procès, révéla un double scandale : non seulement ce n’était pas Brulatour mais l’actrice qui conduisait le véhicule, mais en outre cette dernière était la maîtresse de l’homme d’affaires. Bien qu’il soit déjà séparé de sa femme, le tapage autour de ses infidélités encouragea le producteur, de plus en plus riche et influent, à divorcer de son épouse puis à convoler en justes noces avec Dorothy en 1917. Pour d’obscures raisons, il s’avéra que ce second mariage ne fut pas contracté dans les règles (légales) de l’art, et il fut donc annulé deux ans plus tard… Fuyant les ragots et désireuse de redémarrer à zéro, la trentenaire, toujours accompagnée par sa mère, quitta en 1927 New York pour Paris, où elle tenta de refaire sa vie.

La trace de l’ancienne star fut perdue pendant les années 1930. Personne ne sait vraiment ce qu’il advint d’elle jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale. Et même là, la confusion règne. Jusqu’à l’entrée des États-Unis dans le conflit, Dorothy fut autorisée à rendre visite à sa mère, qui résidait alors en Italie. Mais à partir de 1941, on ne la laissa plus regagner Paris. Puis elle fut arrêtée et envoyée à la prison San Vittore, à Milan. Pourquoi ? Apparemment pour militantisme et actes antifascistes. En 1944, elle s’échappa de sa geôle avec deux autres prisonniers, le journaliste Indro Montanelli et le général Bartolo Zambon, avec la complicité de l’archevêque de Milan et d’un jeune chapelain, membre d’un groupe de résistance. Elle essaya ensuite d’entrer en Suisse, racontant au consulat américain de Zurich qu’elle s’était échappée de sa geôle avec l’aide d’un responsable italien. Ce dernier aurait obtenu sa libération en annonçant aux Nazis que Dorothy espionnerait chez les Helvètes pour le compte des Allemands. Une chose est sûre : les forces alliées ne surent jamais avec certitude si l’ancienne passagère du Titanic, telle une Mata Hari de la Seconde Guerre mondiale, s’était bien mue en espionne pour les occupants allemands en Italie, ou si elle avait seulement fait semblant.

De retour en France, l’ancienne star de cinéma succomba à 56 ans, dans l’anonymat le plus total, à une crise cardiaque le 17 février 1946 à l’hôtel Ritz, où elle résidait. Sa dernière demeure ? Le cimetière de Saint-Germain-en-Laye. Son héritage fut réparti entre son amant, l’attaché de presse de l’ambassade d’Espagne Emilio Antonio Ramos, et sa mère. Pauline survécut quinze ans à sa fille, mais passa elle aussi de vie à trépas dans une chambre d’hôtel parisienne.

Le seul film de Dorothy Gibson encore visible aujourd’hui est A Lucky Holdup (http://www.encyclopedia-titanica.org/gibson-lucky-holdup.html), un film de gangsters qui a été sauvegardé par des collectionneurs et est désormais archivé à la bibliothèque du Congrès aux États-Unis. On dit que le personnage de Susan Alexander dans le chef-d’œuvre d’Orson Welles, Citizen Kane (1941) aurait eu la rescapée du Titanic en partie pour modèle. La mini-série britannique de 2012, Titanic, signée Julian Fellowes, a en tout cas fait d’elle l’un de ses personnages principaux (voici une courte interview de l’actrice qui l’incarne, Sophie Winkelman, dans ce film proposé aux téléspectateurs pour commémorer les cent ans du naufrage : https://www.youtube.com/watch?v=Ur3VPrTNAIM). Et si vous voulez en savoir plus sur l’existence troublée de Dorothy Gibson, cette biographie (en anglais) de Randy Bryan Bigham publiée en 2005 puis rééditée et enrichie en 2012, vous intéressera sûrement.

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